« 113 CV » envoyés, « petits boulots »: en banlieue, la galère de l’emploi

BOBIGNY, 11 juillet 2018 (AFP) – Des « petits boulots » qui s’enchaînent, « 113 CV » envoyés pour trouver une alternance: alors que le gouvernement doit signer mercredi un « pacte » avec les entreprises pour lutter contre les discriminations à l’embauche et le chômage, des jeunes des quartiers en butte à la précarité témoignent.

– « Toi, t’es pas un vrai Noir » –

Junior, 26 ans, habitant de Bobigny. Surveillant dans un lycée et chef de rang dans un restaurant, il a commencé à travailler tout de suite après son bac STG. « J’ai fait plein, plein de jobs, dans l’animation, vendeur à Décathlon, dans le bâtiment ».

« J’ai jamais eu de problème car ce ne sont pas des métiers où on fait attention à la couleur de peau ou à la localisation géographique ».

« Mais j’ai des amis qui cherchent une alternance dans une banque » ou dans des secteurs recherchés, « là c’est beaucoup plus compliqué ». « Les gens ont honte de dire qu’ils viennent d’un quartier ».

Exemple des préjugés qui collent toujours à la peau des jeunes de banlieue. Un jour, un de ses responsables lui a dit, en guise de compliment: « ouais mais toi t’es pas un vrai Noir de quartier ». « Je ne correspondais pas à ce qu’il avait dans la tête ».

Pour changer les choses, il faudrait d’abord changer l’image des quartiers : « je comprends qu’ils aient des a priori car, à la télé, ils ne voient que des Noirs et des Arabes qui brûlent des scooters ».

« S’ils voyaient qu’il y a des jeunes qui savent s’exprimer, qui sont totalement intégrés, ils verraient que ce n’est qu’une minorité ».

– « Petits boulots » –

Mohammed Freih, 28 ans, surveillant dans un lycée d’Aubervilliers.

« J’ai l’impression qu’il n’y a pas de travail pour les jeunes comme nous mais je ne sais pas si c’est parce qu’on vient de banlieue. Des Arabes et des Noirs, il y en a plein qui bossent à l’aéroport » de Roissy-Charles-de-Gaulle.

Il a eu son bac pro en 2008, a fait un an de BTS. « J’ai été animateur de centre de loisirs, vendeur chez Celio, facteur. Des CDD, des trucs au black : ça fait 10 ans que je fais des petits boulots », témoigne ce père de famille.

Espérant un CDI, il s’est payé – 2.000 euros – une formation d’agent de sûreté aéroportuaire. « J’ai eu mon diplôme, j’ai fait un stage chez ICTS qui s’est super bien passé mais, au final, ils m’ont jamais proposé de contrat, ou seulement deux mois pendant l’été ».

– « 113 CV » –

Steven Charles, 26 ans, et Sofiane Hadji, 22 ans, membres fondateurs de l’Association des étudiants et professionnels de Bobigny.

L’un a envoyé « 113 CV » pour trouver une alternance en BTS. L’autre a fini par « alpaguer un élu » dans la rue pour obtenir un stage pendant sa licence. Soucieux d’aider les jeunes qui peinent à s’insérer faute de réseau et d’informations, ils ont mis en place des ateliers de coaching et fait venir à Bobigny des personnalités du monde du travail, comme Louis Schweitzer, l’ex-PDG de Renault.

Quelque 200 jeunes y ont assisté et une « dizaine » ont trouvé depuis un emploi ou une formation, dans le journalisme, la comptabilité ou en tant que chauffeurs Uber.

– Pas de capital pour se lancer –

Installé à Sevran, Viktorin Gokpon, fondateur de « Premier conseil », un cabinet de conseil en création d’entreprises, note que les jeunes qui viennent le trouver « n’ont pas les moyens de leurs ambitions car ils n’ont pas de fonds propres » et les banques restent frileuses.

Au-delà du coaching, c’est d’un fonds d’investissement dédié dont ils auraient besoin. « Ils ont été à l’école, ils savent s’exprimer. Ils ne viennent pas avec une casquette à l’envers à un entretien d’embauche! ».

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