Amertume et colère à Lannion après la suppression annoncée d’emplois chez Nokia

LANNION, 23 juin 2020 (AFP) – « C’est un coup de massue! »: au lendemain de l’annonce de la suppression de plus de la moitié des 772 postes de Nokia à Lannion, dans les Côtes-d’Armor, amertume et sentiment de trahison dominent mardi chez les salariés comme chez les élus.

En télétravail le plus souvent depuis la crise du Covid-19, ils sont environ 250 salariés réunis mardi sous un soleil estival devant l’entreprise tandis que claquent les bannières syndicales, écoutant attentivement leurs représentants syndicaux.

« C’est un coup de massue, on n’était pas au courant. La semaine dernière, j’ai encore demandé à quatre membres de mon équipe de travailler le samedi pour avancer le projet en cours », explique Jean-René David, 56 ans, salarié depuis près de 30 ans.

« J’ai échappé aux trois précédents PSE (plan de sauvegarde de l’emploi) depuis 2016, mais là (…) je pense que je vais y avoir droit », estime cet homme avenant aux cheveux poivre et sel. « Il ne fallait pas louper une occasion de faire venir de nouveaux contrats sur Lannion (…) Venir travailler le week-end, c’est monnaie courante », souligne le « line manager » (chef d’équipe) dans le développement d’un logiciel 4G, en saluant l’engagement des salariés.

Tous assurent que la crise sanitaire et le fait qu’ils sont en télétravail n’ont eu aucune incidence sur leur performance professionnelle: « Pendant le confinement, on recevait plein de messages positifs de la direction sur de nouveaux contrats qui tombaient, la qualité de notre travail… Le tout avec beaucoup de bienveillance: +faites attention, prenez soin de vous, etc.+. Là, la bienveillance, on l’a oubliée », ironise Sylvain Le Bihan, 42 ans, qui, sans être visé par le nouveau plan, a le sentiment d’être en sursis. « On a encore besoin de nous, mais jusqu’à quand? ».

– La R et D touchée de plein fouet –

Depuis le rachat d’Alcatel-Lucent par Nokia en 2016, les trois PSE ont visé des « fonctions support », ces activités annexes nécessaires au bon fonctionnement d’une entreprise, mais pas le coeur de métier. Cette fois, la Recherche et Développement (R et D) est touchée de plein fouet: « 95% des 402 » suppressions d’emplois annoncées, précise Bernard Trémulot, délégué central CFDT. « Jusqu’ici, on supprimait des fonctions support, mais en même temps, on embauchait des ingénieurs, ce qui fait que les effectifs restaient stables ».

Edouard (le prénom a été modifié) est l’un de ces jeunes ingénieurs embauchés récemment. Lui qui avait fait ses études dans le sud-est de la France n’a pas hésité à venir s’installer à Lannion. « Il s’agissait de construire une nouvelle équipe avec l’objectif d’accélérer le travail sur la 5G, c’était intéressant », dit le jeune homme. « Je ne suis pas concerné par le plan actuel mais bien sûr que je vais commencer à regarder ailleurs. Je suis venu ici pour rechercher la stabilité dans une grande entreprise. Là, avec des décisions comme ça, on n’a plus confiance », ajoute celui qui était « en train de faire des plans pour acheter une maison ».

L’avenir du territoire, spécialisé depuis des décennies dans la téléphonie, c’est bien ce qui inquiète les élus: « 400 emplois perdus, c’est 10% de l’emploi industriel sur Lannion », rappelle Joël Le Jeune, président de Lannion Trégor Communauté (LTC). « Moi, j’en ai marre à chaque PSE de démarrer une nouvelle cellule de reclassement (…) Nous, on croit en ce site. Les entreprises savent qu’on peut compter sur nous, on l’a démontré. Quand Nokia a construit trois nouveaux bâtiments (en 2018), on y croyait! »

« Toucher à la R et D, c’est toucher aux métiers d’avenir », déplore, dépité, Paul Le Bihan (PS), maire de cette ville de 20.000 habitants.

« C’est complètement incompréhensible: les résultats économiques sont bons, il y a de l’activité », constate M. Trémulot. Les postes supprimés à Lannion seront délocalisés à l’étranger, dit-il. « C’est un arrêt de mort (…) Le sentiment qu’on a, c’est de la trahison; Nokia est en train d’abandonner la France et le site de Lannion ».

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