Aux sources des turbulences sociales chez Ryanair

LONDRES, 12 septembre 2018 (AFP) – Ryanair est secouée depuis un an par des turbulences sociales inédites, avec des milliers de vols annulés, des grèves dans plusieurs pays et une bruyante contestation de ses pilotes, hôtesses et stewards. Retour aux sources de cette grogne.

Question: Pourquoi la tension est-elle apparue au grand jour ?

Réponse: Pendant ses trois premières décennies d’existence, la compagnie à bas coûts irlandaise a fait taire les revendications de ses employés. Nombre de pilotes de Ryanair affirment que la direction obtenait leur silence par un cocktail au goût amer: statut d’auto-entrepreneur imposé à nombre d’employés, division du personnel en une multitude de ports d’attache et de conditions d’emploi, interdiction de toute activité syndicale.

L’intensification mondiale du transport aérien a néanmoins créé un appel d’air pour les pilotes, courtisés par des compagnies prêtes à payer rubis sur l’ongle. Cette nouvelle donne a fait exploser les tensions chez Ryanair: des pilotes ont quitté la compagnie et ceux qui sont restés sont plus vindicatifs. Après avoir dû annuler des milliers de vols à partir de l’automne dernier à cause d’un manque de pilotes, Ryanair a finalement engagé un virage à 180 degrés en décembre en se disant prête à reconnaître des syndicats.

Q: Où en est Ryanair avec les syndicats ?

R: Le directeur général de Ryanair Michael O’Leary et son équipe ont engagé une petite révolution en engageant des discussions avec eux. Mais on ne change pas d’un claquement de doigts la culture d’une entreprise qui pendant des années ne s’adressait aux syndicats que par l’insulte.

« L’ampleur du changement pour Ryanair est importante », explique dans un euphémisme Andrew Lobbenberg, analyste chez HSBC, dans une note récente consacrée à la compagnie. « Ryanair peine à gérer l’intégration des syndicats car sa direction n’a pas l’expérience de la négociation sociale », dit-il simplement.

Depuis sa déclaration d’intention historique de décembre, Ryanair n’a reconnu officiellement des syndicats qu’au Royaume-Uni, en Italie, en Allemagne et en Irlande. Aucun accord n’a été entériné dans les autres pays où elle présente.

Q: La direction fait-elle des concessions ?

R: Oui, Ryanair a accordé ça et là d’importantes revalorisations salariales et améliorations des conditions de travail. En Irlande, elle a conclu un accord social qui établit les conditions de promotion et de mutation des pilotes, à l’issue de plusieurs grèves terminées via une médiation et une négociation marathon.

Mais ailleurs en Europe, elle n’a souvent pas répondu à la revendication centrale du personnel: une amélioration importante des conditions de travail, avec notamment pour tous les employés un contrat de travail stable et relevant du pays de résidence.

En outre, par ses faits et gestes, la direction de Ryanair semble parfois souffler le chaud et le froid de façon désordonnée. Pendant le conflit avec ses pilotes irlandais, elle a assuré la main sur le coeur vouloir négocier de façon apaisée, avant d’annoncer la délocalisation de 300 emplois d’Irlande vers la Pologne… Une décision finalement annulée après la signature de l’accord. En Allemagne, elle vient de menacer de supprimer des emplois en cas de poursuite de la grève de mercredi, que Michael O’Leary a publiquement vouée à l’échec.

Q: De nouvelles perturbations sont-elles à prévoir ?

R: Le risque demeure au moins jusqu’à ce que la compagnie trouve un nouveau compromis social qui permette à la contestation de s’apaiser. En attendant, les pilotes et personnels de cabine semblent plus déterminés que jamais, libérés par la reconnaissance du fait syndical, l’organisation de premières grèves paneuropéennes et l’ouverture de négociations d’ampleur.

Jeudi, des syndicats italiens, portugais, espagnols, néerlandais et belges pourraient annoncer une nouvelle grève.

Ce rapport de force plus favorable aux employés semble néanmoins pousser la direction à accélérer les discussions pour sortir de l’impasse. Pendant des années, la compagnie s’était enorgueillie de ne jamais faire l’objet de grèves et les récents conflits ont écorné son image de fiabilité.

Mais sa nouvelle orientation légèrement plus sociale a un coût: la compagnie pourrait ne plus profiter des marges opérationnelles fabuleuses qui en ont fait une enfant chérie des investisseurs pendant des années. Son action a décroché de 27% sur un an dans ce contexte.

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