Christiane Féral-Schuhl, visage de la « résistance » des avocats

PARIS, 11 février 2020 (AFP) – Elle est le visage de l’union et de la colère: Christiane Féral-Schuhl, présidente du Conseil national des barreaux (CNB) qui représente les 70.000 avocats français, est entrée, presque à regret, « en résistance » face au gouvernement.

« Moi je ne suis pas fatiguée. J’avais dit que c’était un marathon. Et désolée de vous le dire, mais nous n’en sommes qu’au 22e kilomètre », lance-t-elle vendredi soir à l’assemblée générale qui votera dans la foulée à l’unanimité la poursuite du mouvement contre la réforme des retraites.

Première femme élue à la tête du CNB, elle est ovationnée par ses pairs, bombardée de messages de soutien sur Twitter – « Nous non plus on n’est pas fatigué! », « Fier de vous! ».

« Loyale », « pragmatique », « déterminée » sont les qualificatifs les plus entendus. Libérale par tempérament, adepte de la « médiation », elle incarne le symbole d’une unité rare dans une profession jalousement indépendante.

« Ce que je regrette, c’est que cette unité se fasse contre le gouvernement. Ce n’était pas le plan. Mais là, la cocotte-minute va exploser », affirme à l’AFP l’élégante avocate de 62 ans.

Depuis des mois, elle martèle que cette réforme qui va doubler les cotisations de la majorité des avocats sera « préjudiciable pour le modèle économique de la profession », voire « mortelle » pour les petits cabinets.

« Le recul de l’avocat, c’est celui de l’accès au droit des justiciables. Et cela pose la question de la démocratie: quelle société voulons-nous? », demande-t-elle, pour répondre: « Si nous ne sommes pas là pour défendre les libertés, elles reculent ».

– « Pas de frontières » –

Fille d’enseignants, née à Paris d’une famille aux origines française et syrienne, elle doit à une enfance nomade – Ethiopie, Ghana, Canada – la conscience de la fragilité des équilibres.

Discrète sur sa famille – « mes parents ont vécu avec très peu de moyens » -, elle dit simplement: « Je sais ce que c’est de partir d’une maison avec une valise ». Et ajoute: « Je n’ai pas de frontières dans la tête ».

Une liberté qui la voit encaisser les échecs sans s’abîmer: arrivée à Paris à 18 ans, elle échoue à Sciences-Po et atterrit en droit à la faculté d’Assas: « Un choix raisonné qui devient une passion ». Elle comprend que « le droit est absolument partout: entre bailleurs, locataires, employeurs, salariés, familles… tout engage la responsabilité ».

Un champ infini où elle se spécialisera « un peu par hasard » dans l’informatique et le web. Son ouvrage « Cyberdroit: le droit à l’épreuve d’internet » est sous presse pour sa 8e édition. « C’est un peu mon tricot, toujours remis sur l’ouvrage », sourit-elle, assurant devoir à Corinne Lepage, chez qui elle a démarré, le sens de la « persévérance ».

Très vite, elle ouvre son propre cabinet, avec trois consoeurs. Leur plaque boulevard Saint-Germain indique « avocates » et non « avocat » comme le veut alors la règle. Elle reconnaît n’avoir pas été très favorable à l’initiative: « Mais ma première décision comme bâtonnière de Paris (en 2012) sera d’autoriser la féminisation » du titre.

Elle ne laisse pas que de bons souvenirs au barreau parisien. « Je n’avais pas le profil: pas membre d’un syndicat, pas secrétaire de la conférence (qui distingue les meilleurs orateurs de chaque promotion, ndlr), les relations étaient tendues avec le CNB ».

Quand elle arrive au Conseil national des barreaux en 2018, elle en surprend beaucoup. « Elle a totalement endossé les habits de la fonction », salue un de ses anciens détracteurs.

L’ancienne bâtonnière de Paris, Marie-Aimée Peyron, a trouvé en elle une partenaire « loyale ». Après des années de guerres picrocholines entre CNB, barreau de Paris et conférence des bâtonniers, les avocats, sous son mandat, se sont mis à « parler d’une seule voix ».

« C’est ce qui fait notre force face au gouvernement », se félicite Christiane Féral-Schuhl. Et c’est ce qui l’intéresse au CNB: « Pas le fauteuil mais ce que permet de faire le fauteuil ».

Les plus critiques la disent « otage » d’une « base incontrôlable », la majorité voit en elle le porte-drapeau fidèle d’une colère profonde. « Bienveillante et pas dogmatique », pour le pénaliste Emmanuel Daoud. « C’est une femme forte », salue l’avocat d’affaires Jean-Michel Darois, qui « n’aimerait pas être à sa place ».

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