Contre la réforme des retraites, la stratégie de l’embolie des avocats grévistes

PARIS, 14 janvier 2020 (AFP) – Après la chaise vide, le zèle: toujours très mobilisés contre la réforme des retraites, des avocats ont investi en masse les bancs de la défense pour obtenir des renvois d’audiences, avec comme conséquence selon les magistrats des « retards en cascade » dans des juridictions déjà engorgées.

Engagés depuis le 6 janvier dans une « grève dure » suivie par la quasi totalité des 164 barreaux de France, les avocats ont déserté les salles d’audience et les cabinets des juges, bloqué les tribunaux, jeté ou pendu leurs robes pour dire leur refus d’un projet qui prévoit de doubler les cotisations retraite et baisser les pensions.

Mardi, les avocats ont poursuivi leurs actions symboliques, allant de la « pendaison » de robes noires au fronton du tribunal de Bobigny au jet d’une bouteille à la mer dans le port de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), mais aussi multiplié les « grèves du zèle ».

Après Paris, où des avocats en nombre ont longuement soulevé des points de droit en comparution immédiate et obtenu la libération de prévenus sans procès, des robes noires étaient mobilisées à Nice pour défendre tous les étrangers appelés à comparaître en vue d’une expulsion, en invoquant tous les moyens pour conduire à l’annulation des procédures, selon une journaliste de l’AFP.

Pour « gripper » le système, le barreau de Marseille a choisi de déposer au total 300 demandes de mises en liberté. Des avocats devaient se relayer toute la journée au greffe du tribunal pour cette opération. « Le but n’est pas particulièrement dans ces cas-là d’obtenir la liberté coûte que coûte pour nos clients, mais bien de protester et d’engorger les tribunaux », assure Me Pascal Luongo.

Les assises, où les peines encourues sont plus lourdes et les délais très longs, ne sont pas non plus épargnées: à Pontoise, un renvoi a finalement été accordé après qu’un accusé a désigné 30 avocats pour assurer sa défense, faisant peser le risque d’un allongement de l’audience.

– Retards « partout » –

Depuis le durcissement de la grève, les principaux syndicats de magistrats ont demandé à leurs collègues de ne pas s’opposer aux demandes de renvois des avocats, avec lesquels ils ont battu le pavé contre la réforme de la justice, promulguée en mars 2019.

Dans des juridictions déjà surchargées, où les magistrats travaillent à flux tendu et le justiciable doit compter plusieurs mois entre la saisine du tribunal et la tenue d’une audience, les conséquences des renvois massifs sont immédiates: des retards « partout » note le Syndicat de la magistrature (SM), « en cascade » abonde l’Union syndicale des magistrats (USM).

Au ministère de la Justice aussi, on craint un impact considérable de la grève sur l’allongement des délais d’audiencement.

Selon la présidente de l’USM Céline Parisot, des audiences correctionnelles sont renvoyées « parfois à neuf mois » à Chartres ou Cahors, de « quatre à dix mois » à Vannes et jusqu’à un an à Bobigny. Les juges aux affaires familiales d’Orléans « ont doublé les délais » pour les divorces et au tribunal pour enfants de Bordeaux, seuls les mineurs incarcérés sont jugés, les autres audiences étant renvoyées à mars.

« Tout le monde derrière va devoir ramer pour rattraper les retards », estime la présidente du SM Katia Dubreuil, pour laquelle les magistrats sont « globalement compréhensifs ». Le syndicat s’était indigné vendredi dans un communiqué d’instructions données dans certaines juridictions pour refuser les demandes de renvois.

Mais pour l’USM, les actions de zèle à Paris ou Marseille n’ont plus « rien à voir avec la grève ». « C’est nous plomber délibérément », regrette Céline Parisot.

« Si les magistrats ne jouent pas le jeu, on paralyse les audiences », rétorque Estellia Araez, présidente du Syndicat des avocats de France (SAF). « Il n’y a que le blocage, que la désorganisation qu’ils comprennent (au gouvernement) », explique-t-elle.

La garde des Sceaux, qui a reçu lundi les représentants des avocats, a promis de répondre au plus vite aux demandes de garantie sur l’autonomie du régime de retraite de la profession.

« On attend des propositions écrites, chiffrées. Si ce n’est pas sérieux, on continuera » la grève, prévient Mme Araez.

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