Egalité salariale: l’Allemagne brise le tabou de la fiche de paie

BERLIN, 12 janvier 2018 (AFP) – L’Allemagne ambitionne de réduire son écart de salaire record entre hommes et femmes en se dotant d’une loi permettant de briser l’un des grands tabous de la vie en entreprise: combien gagne son collègue ?

Depuis le 6 janvier, une nouvelle loi autorise un employé qui se sentirait discriminé à demander par écrit le salaire moyen de six personnes du sexe opposé occupant le même poste.

Cette disposition ne s’applique qu’aux entreprises de plus de 200 salariés. Celles de plus de 500 salariés sont pour leur part obligées de faire un point régulier sur leur politique anti-discriminations salariales.

« Les salaires restent un sujet tabou et une boîte noire en Allemagne », a reconnu la ministre allemande de la Famille, la sociale-démocrate Katarina Barley, dont le parti est à l’origine de la loi.

Le texte, voté à l’été, n’est entré en application qu’en janvier pour laisser le temps aux entreprises de s’organiser. Pivots du dispositif, les conseils d’entreprise seront chargés de transmettre ces requêtes, qui peuvent être anonymes, à la direction.

« C’est un début, une fusée éclairante, pour comprendre ce qu’il se passe dans nos entreprises », explique à l’AFP Uta Zech, présidente de la branche allemande du réseau de femmes Business and Professional Women (BPW), qui appelle les salariées allemandes à y recourir massivement pour donner un réel poids à ce texte.

– Birkenstock attaqué –

Les Allemandes ont gagné en 2016 en moyenne 16,26 euros brut l’heure, soit environ 21% de moins que les hommes (20,71 euros), selon l’office fédéral des statistiques Destatis, écart qui place l’Allemagne en 26e position du classement de l’Union européenne.

Un autre chiffre est également utilisé pour comparer les salaires hommes-femmes en intégrant le poids des écarts structurels: les différences de secteur où travaillent hommes et femmes, leur sous-représentation dans les postes à responsabilités, et leur surreprésentation dans l’emploi à temps partiel. Le résultat: 6% d’écart « réel » à poste comparable, selon la dernière étude de Destatis en 2014.

« Nous sommes un pays riche, nous allons bien, pourquoi ne pouvons-nous pas obtenir ce salaire égal? », s’interroge Mme Zech du BPW en référence à la santé éclatante de la première économie européenne.

Plusieurs cas de discrimination ont récemment été mis en lumière dans un pays encore pétri de l’expression notamment employée par les nazis pour qualifier la place de la femme dans la société: « Kinder, Küche, Kirche », soit « Enfants, Cuisine, et Église ».

Le célèbre fabricant de sandales, Birkenstock, a été attaqué par 103 de ses ouvrières après qu’un tribunal eut donné raison en 2014 à une employée qui dénonçait une politique systématique de discrimination salariale dans les ateliers.

Autre cas qui a secoué l’Allemagne, la journaliste d’investigation allemande, Birte Meier, a rendu publique en 2016 sa plainte contre son employeur, la télévision publique ZDF, pour discrimination salariale : son salaire brut était inférieur au salaire net de son binôme masculin à l’écran.

– ‘Tigre de papier’ –

En pleine campagne « #Metoo », cette loi semble cependant, pour beaucoup d’observateurs allemands, avoir une portée symbolique plus que pratique.

« Cette information (exigible) n’a aucune valeur », tranche ainsi le professeur de droit du travail Gregor Thüsing. Il argue qu’un salarié ne sera pas plus avancé de connaitre le salaire médian de 6 personnes, sachant que derrière ce chiffre peut se cacher une anomalie haute ou basse concernant l’un ou l’autre de ses collègues.

« Ce n’est qu’un tigre de papier, cette loi ne va rien changer (…) Un employeur pourra facilement dire : +Mais M. Meier a plus de responsabilités et M. Schmidt plus de contacts », tempête l’éditorialiste du Spiegel, Verena Töpper.

Enfin, quid des entreprises de moins de 200 salariés, là où – sauf accord de branche – les négociations salariales se jouent souvent en face à face avec le patron ?

En Islande, l’arsenal législatif le plus poussé au monde a été mis en place début 2018, obligeant légalement toutes les entreprises de plus de 25 salariés à prouver qu’elles payent hommes et femmes à part égale pour un poste identique.

Autre pays à avoir commencé à légiférer, le Royaume-Uni, qui oblige depuis 2017 les entreprises à publier une série de données sur les écarts de salaires entre hommes et femmes dans les entreprises de plus de 250 employés. Le texte prévoit, contrairement à son cousin allemand, des sanctions en cas de refus des entreprises, mêmes si les poursuites apparaissent peu probables.

Enfin, en France, Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, a annoncé lundi qu' »un plan dur et concret » sur l’égalité salariale devrait voir le jour d’ici « quelques semaines ou mois ».

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