Espagne: les soignants précaires demandent « plus de respect » après la pandémie

MADRID, 17 juillet 2020 (AFP) – « Il faut en finir avec le système de santé low cost », dit Patricia Calvo qui a fait partie des légions de soignants précaires espagnols mobilisés pendant la pandémie et qui exigent désormais « plus de respect ».

« J’ai terminé mes études en 2010 et je continue à travailler avec des contrats temporaires », témoigne cette médecin de 40 ans, de Grenade (sud).

La plupart des médecins de son centre de santé sont aussi précaires, assure-t-elle : « Il y a eu un grand foyer de contagion, des morts, et c’est nous qui avons fait face, au début avec des équipements de protection faits avec des sacs poubelle ».

Une enquête réalisée en novembre auprès d’environ 20.000 médecins a conclu que 36,3% de ceux travaillant dans le secteur public n’ont pas de postes fixes, rapporte Vicente Matas, qui a coordonné l’étude pour l’Ordre espagnol des médecins.

Dans l’un des pays les plus affectés par la pandémie avec plus de 28.400 morts, Patricia Calvo et son mari – également médecin – n’ont pas embrassé leurs filles pendant des mois par peur d’être contaminés, comme l’ont été des dizaines de milliers de soignants. Une étude de séroprévalence a révélé que 10% d’entre eux avaient contracté le virus, le double de la population.

– « Contrats-poubelle » –

« S’il y a une nouvelle vague de contagion à l’automne, nous pourrions avoir un problème très sérieux de manque de personnel », avertit Pilar Grande, infirmière de 48 ans dans un hôpital madrilène. Selon elle, « le personnel est épuisé, il y a énormément d’arrêts de travail et beaucoup d’anxiété, de troubles dépressifs ».

Les manifestations pour « une santé publique de qualité » se sont multipliées depuis mai.

Elena Barci, aide-soignante de 39 ans à Madrid, qui multiplie depuis douze ans ce qu’elle appelle les « contrats-poubelle », y a participé. « On peut t’embaucher du lundi au vendredi », pour ne pas avoir à te payer le week-end, « et le lundi suivant, te reprendre », résume-t-elle.

En mars, elle avait été appelée en renfort dans un hôpital madrilène: « Les patients mouraient et tu n’avais même pas le temps de savoir comment ils s’appelaient. Tu pleurais en sortant, mais savais qu’une fois que (la pandémie) s’arrêterait, tu redeviendrais superflue ».

Remerciée fin mai, elle a été reprise début juillet, et rêve maintenant d' »un contrat décent ».

Les internes en médecine des hôpitaux de Madrid se sont récemment mis en grève.

« Ils n’ont pas retrouvé (après la crise financière) le niveau de salaires de 2009 et il y a une grande précarité des emplois: cela engendre un mécontentement généralisé, encore accentué quand ils ont dû affronter le virus sans les moyens adéquats de protection », explique le Dr Matas, habitué à voir partir de jeunes confrères vers la France, l’Allemagne ou la Finlande.

La contestation des personnels est particulièrement vive à Madrid, où beaucoup dénoncent les travers du système de concession de service public au privé.

– 9 milliards d’euros promis –

« De grandes entreprises, des groupes du BTP, y ont construit des hôpitaux et ont ensuite bénéficié d’une concession de service pour quinze ou vingt ans, à but lucratif », résume Guillem Lopez Casasnovas, expert en économie de la santé.

Dans cette région, « plus de 10.100 contrats supplémentaires seront maintenus jusqu’au 31 décembre », assurent à l’AFP les autorités régionales de santé. Mais le nouveau collectif des personnels « sanitaires nécessaires » exige leur maintien après cette date.

Le chef du gouvernement, Pedro Sanchez, a promis que 9 milliards d’euros seraient versés pour renforcer le système de santé régionalisé. « Nous ne pouvons pas sortir (de cette crise) avec un système de santé publique plus faible qu’il ne l’était déjà du fait des politiques d’austérité » appliquées après la crise de 2008, a-t-il lancé début juillet.

L’experte en économie de la santé Beatriz Gonzalez Lopez-Valcarcel confirme que « le total des dépenses de santé publique avait atteint son sommet en 2009 avant de diminuer chaque année entre 2010 et 2013, d’environ 8,2 milliards d’euros au total ».

Il avait recommencé à augmenter en 2014 jusqu’à ce que le pays retrouve en 2018 « pratiquement le niveau des dépenses de 2009 ».

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