États-Unis : le blues des ouvriers de l’automobile, fragilisés par la mondialisation

FLAT ROCK, 17 janvier 2017 (AFP) – Detroit, capitale de l’industrie automobile, a enregistré une hémorragie des emplois lors des dernières décennies sous le coup de vagues de suppressions de postes, qui ont fini par fragiliser les ouvriers, poumon de la classe moyenne américaine.

Quand à 46 ans, Janet Parker, qui sort d’un surmenage, apprend son embauche par Ford, elle est convaincue que c’est le début d’une vie professionnelle sans stress. Huit ans plus tard, c’est le désenchantement.

« Les choses ont beaucoup changé et en pire. Je le vois aussi avec mon mari », employé de Fiat Chrysler depuis 25 ans, raconte cette Afro-américaine, qui travaille dans une usine Ford, spécialisée dans les essieux, et n’est toujours pas titularisée.

Les incertitudes entourant cette précarité lui sont de plus en plus insupportables. Les démarches, appuyées par le puissant syndicat UAW, pour y remédier sont restées infructueuses.

« Si ce n’était mon mari je roulerais à vélo. J’ai des collègues qui ont du mal à s’acheter une voiture Ford ».

– Déclassement –

Le déclassement des ouvriers de l’automobile, qui ont contribué à la prospérité de la fameuse classe moyenne américaine, a commencé dans les années 2000 et s’est accéléré en 2009 avec l’effondrement du « Big Three ».

Cette année-là, General Motors (GM) et Fiat Chrysler, poumons de l’économie de cette région industrielle du Michigan (nord), font faillite tandis que Ford supprime des milliers d’emplois et ferme des usines.

« Notre usine tournait à plein régime », raconte Michael Gilliken, chef d’équipe dans une usine qui fabrique le pickup F-150. Mais à partir de 2005, les heures supplémentaires ont disparu, première alerte.

L’un après l’autre, les avantages vont disparaître (repas gratuits, centres de formation continue…) qui avaient convaincu les jeunes de la région à renoncer à des études universitaires pour suivre qui l’exemple d’un père, un autre celui d’un oncle en embrassant le travail à l’usine.

« Nous étions sous le choc. Personne n’était préparé à ça », raconte Michael, contraint au chômage technique pendant trois mois.

« Tu commences à te poser des questions: vendre la voiture ? Vendre la maison ? », raconte ce père de famille de cinq enfants, qui conservera finalement son emploi grâce à son ancienneté.

En contrepartie, il doit accepter un gel de son salaire et une modification à la baisse de son contrat de travail.

– Résignés –

Si la crise de 2008 a forcé le « Big three » à réduire sa production, l’automatisation, la perte de compétitivité du fait de la concurrence asiatique et l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) associant les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ont fait des dégâts importants.

« L’Alena a entraîné les délocalisations et tiré les salaires vers le bas », fustige Scott Houldieson, employé à l’usine Ford de Chicago.

Michael Gelliken dénonce, lui, les « mauvaises » décisions prises par les géants de Detroit: « Nous ne fabriquions pas des véhicules de qualité dans ce pays. Nous avions fait le choix de la quantité plutôt que de la qualité et les Japonais l’ont compris ».

Conséquence: si GM et Ford restent les deux plus gros vendeurs de voitures aux Etats-Unis, ils sont talonnés par Toyota, tandis que Fiat Chrysler est au coude à coude avec Honda et Nissan.

Il s’en prend également au sud du pays où les constructeurs étrangers – Volkswagen – ont ouvert des usines pour profiter d’un climat anti-syndical et imposer des salaires bas.

Si la résurgence de l’automobile américaine en 2012 a permis de stabiliser les emplois et conduit en 2015 à la première hausse des salaires depuis une décennie, le statut d’ouvrier n’en a pas pour autant été renforcé.

Une jeune recrue gagne entre 14 et 20 dollars de l’heure, n’a pas d’épargne retraite et souvent pas de couverture maladie et doit attendre de nombreuses années pour être titularisé.

« Quand j’ai commencé, nous étions titularisés au bout de 90 jours », se rappelle Jeff Brown, qui travaille à l’usine d’assemblage de Flat Rock, pour laquelle Ford vient d’annoncer un investissement de 700 millions de dollars face aux pressions de Donald Trump.

Les ouvriers interrogés par l’AFP paraissent résignés. S’ils confient ne pas avoir de sympathie pour Donald Trump, ils applaudissent son protectionnisme affiché. A l’instar de Janet Parker, qui explique que cette politique pourrait lui permettre à terme de garder son travail malgré son statut de précaire. Dans l’ensemble, l’Etat du Michigan a voté pour Donald Trump, après 28 ans de vote démocrate.

lo/vmt/prh/php