« France Télécom est responsable »: un suicide emblématique au coeur des débats

PARIS, 13 juin 2019 (AFP) – « C’est France Télécom qui est responsable de mon suicide »: le tribunal s’est penché jeudi sur le cas emblématique de Michel Deparis, dont la mort, le 14 juillet 2009, a marqué un tournant dans la crise qu’a connue l’entreprise.

Pour la présidente du tribunal, Cécile Louis-Loyant, il y eu a un avant et un après. Il y avait déjà eu des suicides avant celui de Michel Deparis, mais ce fonctionnaire basé à Marseille a laissé une lettre ne laissant aucune ambiguïté. A partir de là, la crise a été médiatisée, et quelques mois plus tard, les dirigeants de France Télécom ont dû quitter leur poste.

Cette lettre posthume compte parmi les pièces importantes du dossier. « Je me suicide à cause de France Télécom. C’est la seule cause », a écrit le fonctionnaire. Et de marteler: « C’est France Télécom qui est responsable de mon suicide ». Il a accusé « le management par la terreur », pointé « l’urgence permanente, la surcharge de travail, l’absence de formation, la désorganisation totale de l’entreprise ».

« J’étais très ému par le suicide de Michel Deparis », réagit à l’audience Didier Lombard, l’ex-PDG de France Télécom, jugé à Paris depuis le 6 mai avec d’autres ex-dirigeants pour « harcèlement moral ». Pendant l’enquête, il avait émis des doutes sur l’authenticité du courrier, parlant d’un « tract syndical ». A l’audience, il « retire » ces propos et juge la lettre « parfaite ».

L’ex-PDG rend même hommage au disparu: Michel Deparis « était un leader technologique extraordinaire. Tout le monde le savait sauf lui ». « Moi, j’aime bien les ingénieurs. La disparition d’un homme de ce niveau, ça m’a rendu triste ».

Michel Deparis s’est donné la mort chez lui, à 50 ans. « C’était un homme parfaitement équilibré, un sportif, un expert dans son domaine », explique l’avocate de sa famille, Sylvie Topaloff. Il était architecte réseau, spécialisé dans la 2G.

– « Soulagé » –

Pour l’avocate, « dans ce dossier se condensent tous les dysfonctionnements qui ont eu cours pendant ces années noires ». Elle remonte à septembre 2008, à la fusion de deux unités de Lyon et Marseille. Puis M. Deparis passe plusieurs mois sans responsable, le sien ayant dû partir dans le cadre du programme « Time to move ».

« Michel Deparis, légitimement, seul sur son poste à Marseille, a eu peur pour son avenir. (…) Dans un environnement avec une politique de dégraissage, on a toutes les raisons du monde d’être inquiet ».

« Puis on dit à ce spécialiste de la 2G: +On va te mettre exclusivement sur la 3G+. On marche sur la tête », critique Me Topaloff. Il aurait eu seulement deux jours de formation. « Je ne vais pas y arriver », dit-il alors. Quand début juillet, il revient de vacances, « il s’effondre ».

Pour Didier Lombard, « Michel Deparis a surévalué la difficulté de passer » de la 2G à la 3G. « C’était un scrupuleux, tétanisé par ce qu’il faisait ». Par ailleurs, « il aurait fallu être stupide pour supprimer son poste: on n’a pas su lui expliquer suffisamment le poste central qu’il avait ».

L’ex-DRH Olivier Barberot rejette l’accusation de « management par la terreur ». « L’équipe de management était remarquable, humaine au contraire ».

L’inspection générale des affaires sociales a exclu tout lien entre le décès du fonctionnaire et son emploi. Les ex-dirigeants de France Télécom rejettent toute responsabilité dans ce suicide. Mais le décès de Michel Deparis a été reconnu par l’entreprise comme accident de service « au titre du devoir de mémoire ».

Avant de se pencher sur ce suicide, le tribunal a entendu jeudi Yves Minguy, talentueux informaticien, qui a sombré dans la dépression après, entre autre, avoir été mis au placard. Il a été mis en arrêt le 17 juin 2009 et n’a jamais pu reprendre le travail.

« Voilà dix ans que j’attendais de témoigner. Je me sens tellement soulagé. Je devais le faire, pour tous ceux qui ont disparu », a-t-il dit à l’AFP à la sortie de l’audience.

ctx/epe/cb