Grogne policière: les puissants syndicats, débordés, ne se sentent pas « discrédités »

PARIS, 9 novembre 2016 (AFP) – La grogne policière après l’attaque de Viry-Châtillon (Essonne) a pris de court les puissants syndicats de police, vilipendés par les manifestants, mais leurs responsables, s’ils concèdent devoir évoluer, réfutent tout discrédit et renvoient la balle au gouvernement.

« Syndicats dehors », permanents « ronds de cuir », cartes déchirées: les manifestations des « policiers en colère » se succédant à un rythme soutenu depuis l’attaque aux cocktails Molotov de quatre policiers le 8 octobre, ont visé de manière inédite les organisations syndicales souvent accusés de « cogérer » la police.

Depuis 1945, les responsables syndicaux et leurs bataillons de délégués – des centaines de permanents selon la Cour des comptes qui s’en est offusquée – font et défont parfois des carrières, manifestent, sont incontournables sur les réformes et renseignent parfois les médias sur des enquêtes en cours au grand dam de la place Beauvau.

Leur poids est historique et incontesté: trois policiers sur quatre sont syndiqués, les taux de participation record aux élections. Une « adhésion syndicale », « c’est obligé pour avoir mutation et avancement », explique un haut fonctionnaire.

« Il n’empêche qu’ils ont été débordés et discrédités par les manifestations de la base », assène le sociologue Christian Mouhanna, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip-CNRS). « Ce n’est pas étonnant », selon lui: « il y a un réel malaise dans la police qui couvait » et « a explosé sous le poids des missions, le terrorisme, le stress ».

« Ce sont des policiers de rue qui manifestent et ils critiquent des +bureaucrates+, syndicalistes ou hiérarchie, c’était caché mais non dit jusqu’alors », estime-t-il.

Oui, nous avons été surpris « comme tout le monde », répondent les syndicalistes. Mais, disent-ils tous, il n’y pas de « discrédit ». « Nos délégués sont au plus près des collègues, je le vois tous les jours sur le terrain », argumente Jean-Claude Delage, secrétaire général d’Alliance (premier syndicat de gardiens de la paix).

– ‘Pompiers pyromanes’ –

« Les attentes exprimées » par les manifestants, affirme-t-il, « nous les portons de longue date » et « nous avons obtenu des avancées » comme un récent protocole sur les carrières qui engage favorablement l’avenir des policiers, selon la plupart des syndicats.

« C’est le gouvernement qui ne fait pas le boulot pour faire connaître » ces avancées, renchérit Philippe Capon de l’Unsa-police (3e syndicat). « Il porte une responsabilité » et il y a, selon lui, « d’autres pétaudières comme les 18,5 millions d’heures supplémentaires des policiers non réglées et non payées ».

« Il n’y a pas de coupure avec la base mais il faut entendre la méfiance », concède Nicolas Comte, porte-parole d’Unité police SGP-FO (deuxième syndicat). Et par exemple « rajeunir les cadres » ou « mieux communiquer » via les réseaux sociaux auxquels ont eu recours en masse les « policiers en colère ».

Seul Denis Jacob, un ancien d’Alliance qui a récemment créé Alternative-CFDT, plaide pour une réforme « en profondeur » dénonçant les « petits arrangements » des mutations, soutenant des recours en justice administrative, et les « guerres intestines » voire une « système mafieux ». « Les syndicats ont été complètement débordés » et « ont joué aux pompiers pyromanes », tonne-t-il.

« C’est une période de flou », nuance Jacques de Maillard, directeur-adjoint du Cesdip, voyant une « nouvelle alternative » dans ces manifestations « qui durent ». Mais il ne croit pas à des « recompositions » ni à un mouvement « durable ». « Les délégués syndicaux sont bien implantés », pense-t-il, la grogne traduit un malaise beaucoup plus large notamment une « césure » police/population.

Un pas a cependant été franchi mercredi avec la création d’une association de « policiers en colère », ayant pour « but d’être une force de proposition indépendante du champ politique et syndical policier ».

Beaucoup pointent dans ces manifestations une « certaine démagogie » et attendent de voir si « ceux qui critiquent » ne « seront pas les premiers à venir demander leur avancement », ironise M. Delage. D’autres, comme Philippe Capon ou le directeur du Cesdip, notent un « populisme dans l’air du temps » « qui ne règle pas les problèmes de fond » et « qu’il faut surveiller » à quelques mois de l’élection présidentielle.

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