Harcèlement moral chez Tati: la vie déchirée de France Javelle racontée au tribunal

PARIS, 14 juin 2018 (AFP) – « Tout est matière à me détruire »: la détresse de France Javelle, qui s’est suicidée en janvier 2012 en laissant des lettres accablant sa supérieure de l’enseigne à bas coût Tati, a résonné jeudi au tribunal de Paris.

« Je suis tout et rien. On m’humilie. C’est une descente aux enfers chaque jour »: employée depuis 25 ans au magasin historique de la marque dans le quartier populaire de Barbès, elle met fin à son calvaire en avalant un puissant détergent.

Sur son lit, un tract syndical de 2008 intitulé « une scie pour diriger Tati Barbès » dénonçant la brutalité de la nouvelle directrice, et trois lettres manuscrites, noircies de quinze mois de souffrances et d’humiliations au travail.

« Calomnies » pour Catherine C., son ancienne directrice, jugée pour « harcèlement moral » devant le tribunal correctionnel de Paris.

Élégante quinquagénaire sur talons aiguilles, la prévenue se retranche derrière les cadences infernales imposées par la direction de la marque au vichy rose et blanc, dans un contexte de concurrence tendue, entre deux crises financières.

Tati Barbès, explique-t-elle à la barre, « c’est un magasin de 2.500 m2, plus de 11.000 clients par jour » et un personnel surtout féminin, peu qualifié, « parfois depuis plus de dix ans sur le même poste » et qui « a du mal à s’adapter » aux nouvelles techniques de management.

L’inspection du travail, après avoir « entendu 51 personnes » sur les quelques 250 salariés du magasin à l’époque, a conclu que ce sont bien « l’attitude et les paroles de sa directrice qui ont fait sombrer France Javelle dans une situation dépressive ». Et dressé d’une manière générale un bilan sévère de « l’absence de la prise en compte du risque psychosocial » chez Tati.

Ce « harcèlement moral » que la justice reproche à l’ancienne dirigeante, France Javelle l’a très bien décrit dans les lettres laissées à sa fille Anne-Marie et son beau-fils Pascal.

– « J’ai tout perdu » –

« L’année 2011 a été très mauvaise. Le burn-out m’a détruite. Je ressens une fixation sur moi… J’ai tout perdu, mes repères, mes croyances ».

Elle raconte les « humiliations » devant son équipe, quand elle est publiquement « rabrouée » ou quand arrive une livraison à la lingerie homme et qu' »on a prévenu la responsable du rayon et pas (elle) ».

Elle est « épuisée » par les successions d’ordres et de contre-ordres, ou quand Catherine C. « ment » en mettant en garde contre tout tract syndical contre elle.

Tati a été toute sa vie. Elle est entrée dans le grand magasin familial en 1987 comme simple vendeuse avant de gravir les échelons. Quand on lui propose de passer cadre en 2010, elle commence par refuser, avant de céder.

Le groupe a alors quitté le giron de la famille Ouaki pour le groupe de prêt-à-porter Eram, qui s’en séparera sept ans plus tard.

Dans une de ses lettres, France Javelle dit sa difficulté à assumer « le costume de cadre » et sa « forte hypocrisie ». Elle maigrit, consulte un médecin qui lui prescrit des antidépresseurs, finit par solliciter les Ressources humaines, qui ne lui répondent pas.

L’inspecteur de travail qui enquête après sa mort l’avait rencontrée par hasard quelques jours avant chez Tati. Elle était « très maigre, les mains tremblantes ». Il estime aujourd’hui qu’elle était « apeurée en présence de sa directrice ».

A l’audience, une caissière, ancienne représentante syndicale, a raconté qu’elle avait été choquée de voir Catherine C. « rabrouer France devant tout le monde ».

« On est bien obligé de dire les choses », s’est défendue l’ancienne directrice, relatant à nouveau ses impératifs commerciaux exigeants et la cadence imposée aux « pauvres caissières ».

« On a l’impression que vous trouvez des excuses à tout le monde, sauf à France Javelle », remarque un membre du tribunal.

« Pas du tout », se raidit la prévenue. Dans ce dossier, affirme son avocat, il y a la détresse d’une femme – « un suicide est toujours terrible » – mais « il y a zéro élément objectif » permettant de caractériser le harcèlement.

Réquisitoire et plaidoirie sont attendus vendredi.

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