La faillite de Thomas Cook relance le débat sur la rémunération des patrons

LONDRES, 24 septembre 2019 (AFP) – Les rémunérations très généreuses touchées par les dirigeants de Thomas Cook pendant que le voyagiste battait de l’aile faisaient polémique au Royaume-Uni, après plusieurs faillites retentissantes ces dernières années lors desquelles le comportement peu scrupuleux des patrons avait déjà été mis en cause.

La presse britannique, tabloïds en tête, n’avait pas de mots assez durs mardi pour fustiger les patrons du voyagiste en faillite Thomas Cook, accusés de s’en être mis plein les poches et sommés de rendre leurs bonus.

Malgré la santé financière précaire du groupe depuis quelques années, ses trois principaux dirigeants et les membres du conseil d’administration se sont partagés pas moins de 20 millions de livres (22,6 millions d’euros) en salaires et bonus depuis 2014.

Le directeur général, le suisse Peter Fankhauser, a touché à lui seul autour de 8 millions de livres (9,1 millions d’euros), sans parvenir à sauver le voyagiste qui, trop endetté et à court de financements, a dû mettre la clé sous la porte du jour au lendemain, lundi.

Le Premier ministre conservateur Boris Johnson s’est même interrogé depuis New York sur la décision de dirigeants de s’accorder de confortables rémunérations alors que leur entreprise a fini par péricliter.

Pour Andreas Kokkinis, professeur associé à l’Université de Warwick, interrogé par l’AFP, « de tels niveaux de rémunérations font toujours l’objet de controverses quand les entreprises perdent autant d’argent ».

Il rappelle toutefois que le directeur général de Thomas Cook a touché en 2018 1 million de livres, mais sans part variable compte tenu des mauvais résultats du groupe. « Si le conseil d’administration n’était pas satisfait des performances des dirigeants, il aurait pu ou dû remplacer le directeur général », souligne-t-il.

– Le scandale BHS –

Ce scandale tombe mal au moment où des dizaines de milliers de touristes sont rapatriés dans une opération inédite, sans compter le risque de voir les 22.000 employés perdre leur travail dans le monde.

La ministre britannique des Entreprises Andrea Leadsom a demandé au liquidateur public une enquête accélérée sur le rôle des dirigeants dans la faillite de Thomas Cook.

Le groupe « était très endetté, il y a eu des problèmes financiers, une restructuration bancaire et donc je pense qu’il est très important de comprendre ce que les dirigeants ont fait pendant cette période, mais je ne suggère absolument pas qu’il y a eu méfait », a souligné Mme Leadsom, interrogée sur la radio BBC 4 mardi.

Cette affaire rappelle d’autres cas récents d’entreprise emblématiques conduites à la faillite par des dirigeants par ailleurs très bien rémunérés.

C’est le cas notamment du groupe de construction britannique Carillion début 2018. Une commission parlementaire britannique l’avait accusé de ne pas avoir financé son fonds de retraite, préférant payer d’importants dividendes à ses actionnaires et des rémunérations élevées à ses dirigeants.

Le scandale le plus important reste la chute en 2016 de la chaîne de grands magasins BHS. Le sulfureux homme d’affaire Philip Green avait cédé l’entreprise pour une livre symbolique juste avant sa faillite, après avoir versé des dividendes de 400 millions de livres à sa famille pendant la quinzaine d’années où il possédait l’enseigne.

– Décalage –

La loi tente d’encadrer ce type d’excès et le Royaume-Uni s’est doté depuis le début de l’année 2019 d’un nouveau code de gouvernance, non contraignant mais qui prévoit par exemple qu’un dirigeant ne puisse pas exercer ses stock-options pendant cinq ans. L’objectif de cette réforme était notamment de répondre au mécontentement de l’opinion vis-à-vis des excès du capitalisme qui se sont manifestés à l’occasion du vote pour le Brexit.

Par ailleurs, le Royaume-Uni a mis en place depuis plusieurs années le « say on pay » qui donne la possibilité aux actionnaires de s’exprimer sur les rémunérations des dirigeants.

Une étude récente montrait qu’un patron du FTSE 100, qui rassemble les plus grandes entreprises britanniques, gagne 117 fois plus qu’un salarié moyen, un décalage qui détonne dans une société confrontée depuis dix ans à une politique d’austérité de la part des gouvernements successifs.

Parfois, la rémunération est telle que l’entreprise elle-même peut y perdre en crédibilité.

C’est la raison pour laquelle fin 2018, le patron de l’entreprise de BTP et de construction Persimmon a été limogé quelques mois après la révélation d’un bonus de 75 millions de livres qui avait fait scandale. L’entreprise a considéré que cette controverse était de nature à nuire à sa réputation et a préféré se séparer de son patron.

jbo/ved/pcm