La vague de suicides toujours dans les esprits chez Orange

PARIS, 6 mai 2019 (AFP) – Dix ans sont passés, la direction a évolué, le groupe a changé de nom et s’est internationalisé. Mais la vague de suicides reste très présente dans la mémoire collective d’Orange.

Entre 2006 et 2009, une trentaine de salariés se sont donné la mort dans un climat social très lourd, des décès dont France Télécom, désormais Orange, et son ex-PDG Didier Lombard devront répondre à l’occasion du procès qui s’ouvre lundi.

« C’est une page douloureuse de notre histoire qui se rouvre », admet Bruno Mettling, président d’Orange Afrique et Moyen-Orient et directeur des ressources humaines du groupe en 2010, « nous sommes comptables de la réponse à apporter, encore aujourd’hui, et ne devons pas l’oublier. »

Direction comme syndicats sont extrêmement vigilants, la crainte étant de voir se rouvrir des blessures, principalement chez les salariés présents à l’époque.

« Il y a une inquiétude d’une partie de la direction qui a peur de réveiller des choses », constate Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC Orange.

« Les gens en parlent mais il n’y a pas encore de réel impact sur l’ambiance globale. Il est possible qu’avec le bruit médiatique les choses évoluent », ajoute Philippe Charry, secrétaire général FO Com.

Par précaution, tous ont renforcé leurs cellules d’écoute, afin de répondre aux besoins éventuels provoqués par cette période si particulière.

– « partie émergée de l’iceberg » –

Dix ans plus tard, le climat social s’est largement apaisé dans le groupe, mais nombre de salariés étaient présents à l’époque des faits et sont toujours là: selon la direction, cela concerne 60% des salariés d’Orange France, soit environ 50.000 personnes.

« Il y a 10 ans, 90% des salariés ont été concernés par la crise sociale, les suicides n’étaient que la partie émergée, et la plus tragique, de l’iceberg », rappelle M. Crozier. « Aujourd’hui certains attendent réparation et reconnaissance de ce procès, d’autres veulent juste ne plus en entendre parler. »

Début 2010, la direction avait décidé de réaliser une enquête pour mesurer l’état global des salariés et « identifier les difficultés ».

Bruno Mettling se rappelle que « 80.000 salariés avaient répondu à une enquête qui prenait pourtant plus d’une heure ».

« Il y avait un traumatisme profond dans l’entreprise et une réponse était nécessaire à la crise sociale, avec une attention particulière aux salariés en difficulté, quelles qu’en soient les raisons », ajoute-t-il.

Signe de la trace laissée par cette période côté salariés, les organisations syndicales continuent à apporter leur soutien à celui qui a été vu comme ayant apaisé les relations sociales, Stéphane Richard, arrivé à la direction générale en février 2010. Elles ont d’ailleurs soutenu sa reconduction à la tête du groupe en mai 2018.

– « Protéger notre outil de travail » –

La direction de son côté n’hésite pas à souligner qu’aujourd’hui 88% des salariés se disent fiers de travailler chez Orange, selon les enquêtes internes, contre seulement 38% en 2010.

« Il reste cependant des difficultés sociales au sein de l’entreprise », nuance Philippe Charry, « il y a des erreurs de stratégie et de choix d’organisation » qui provoquent encore des tensions.

« Tout le monde s’accorde à dire que Stéphane Richard a apaisé les choses, néanmoins il y a aussi des difficultés sociales aujourd’hui, les départs non remplacés détériorent les conditions de travail », insiste-t-il.

La dernière enquête sur les conditions de travail et le stress, publiée début avril, souligne cette ambiguïté: si les salariés reconnaissent les efforts faits par la direction en la matière, ils estiment qu’il en reste à faire sur l’organisation et la charge de travail.

« Les partenaires sociaux sont dans leur rôle d’alerte préventive et l’entreprise doit l’entendre », répond Bruno Mettling, rappelant au passage qu’Orange est « la seule grande entreprise qui a un accord négocié sur la charge de travail » donnant aux syndicats la possibilité d’alerter la direction.

D’après ces derniers, s’il reste quelques tensions sociales au sein du groupe, la responsabilité est aussi partagée avec l’Arcep, le régulateur des télécoms, vu bien souvent en interne comme demandant « tout et son contraire », selon M. Charry.

De la part de l’ensemble des parties prenantes, il y a aujourd’hui une volonté de protéger le groupe et bien souligner que la crise des suicides fait désormais partie du passé.

« L’ensemble des organisations parle de France Télécom » et non Orange, relève ainsi Sébastien Crozier, « il y a comme une volonté commune de protéger notre outil de travail ».

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