L’accès périlleux de la « génération Covid » au marché du travail

PARIS, 7 mai 2020 (AFP) – La crise du Covid-19 accouchera-t-elle d’une génération sacrifiée? Les 700.000 jeunes qui sortent chaque année du système éducatif envisagent avec appréhension leur arrivée sur un marché du travail bouleversé par l’épidémie, avec une baisse de 8% du PIB attendue cette année.

Nina, 24 ans, devait enchaîner avec un stage après son BEP de montage vidéo cet été. Le secteur audiovisuel est à l’arrêt, et elle prévoit désormais de cueillir des fraises dans le Sud en attendant une éclaircie. Robin, 30 ans, travaillait dans le tourisme en Chine. Rapatrié en France, il envisage une complète reconversion pour enseigner dans le circuit des écoles à l’étranger.

« J’ai eu un accord oral pour un stage, mais j’ai beau l’assaillir de mails, mon correspondant ne me répond pas pour formaliser son accord », se désespère Mathieu, étudiant en 1ère année de communication.

« Les jeunes sont en position d’entrants sur le marché du travail et subissent à la fois les effets conjoncturels du rétrécissement des emplois en temps de crise et les changements structurels du marché du travail », observe Florence Lefresne, directrice du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq).

« Les économistes disent qu’il surréagissent à la conjoncture, avec un effet amplificateur. Ils sont aussi en première ligne des effets structurels, car même si le CDI reste la norme d’emploi (trois quarts des jeunes vont aboutir à un CDI), cette norme a tendance à s’éroder ».

Elle note que « malheureusement, ce Covid est intervenu dans un contexte certes de remontée de l’emploi, de diminution du chômage, mais alors qu’on n’avait toujours pas retrouvé le niveau de chômage d’avant la crise de 2008. Les jeunes étaient encore sous l’effet de cette cicatrice là ».

Le Cereq a comparé le parcours sur 7 ans des jeunes sortis du système éducatif en 2010, en plein contre-coup de la crise financière de 2008, avec celui de la génération de 1998.

Les plus diplômés sont surtout affectés en terme de salaires et de progression de carrière. « Le pouvoir d’achat du salaire médian d’un jeune diplômé de master de la génération 2010 a baissé de 12% en 2017 par rapport à la génération 98 », observe Florence Lefresne.

– Alerte pour les non qualifiés –

« Les non-diplômés sont les plus durablement touchés. Un non-diplômé a passé moins de la moitié de ses 7 premières années après sa sortie du système scolaire en emploi, soit une baisse de 20 points par rapport à la génération 1998 », observe-t-elle.

« Ceux-là vont avoir passé 3 ans et demi sans emploi, avec un effet de marginalisation. Il y a donc une alerte essentielle sur les 12% de jeunes non qualifiés », estime-t-elle.

La France comptait 12,9% de jeunes « Neet », « ni en études, ni en emploi, ni en formation » en 2018, soit un jeune sur sept de 16 à 25 ans.

Pour la ministre du Travail Muriel Pénicaud, interrogée par la mission d’information de l’Assemblée nationale la semaine dernière, « beaucoup de réponses vont dépendre du plan de relance: ce plan aura un volet compétences et un volet emploi très importants, notamment par rapport aux jeunes. »

« Il faudra prendre une décision collective, que je crois très possible quand j’en discute avec les professionnels: c’est de continuer à investir massivement, notamment sur l’apprentissage », pour lequel « nous étions sur une dynamique exceptionnelle », rappelait-elle.

Le nombre de jeunes entrés en apprentissage a connu un bond de 16% en 2019 avec 368.000 jeunes sous contrat.

Mais pour Florence Lefresne, « les entreprises recrutent des apprentis parce qu’elles voient leur intérêt de former des jeunes lorsque leurs carnets de commandes sont pleins. » Qu’en sera-t-il s’ils sont vides?

Engie, qui prévoit « de gros besoins de techniciens en sortie de crise, car la maintenance a pris du retard », selon son directeur des Ressources Humaines Pierre Deheunynck, maintient son objectif de 10% d’étudiants en alternance en 2021, même si la mise en route de son Centre de formation des apprentis (CFA) est repoussée à janvier.

Mais beaucoup d’entreprises, encore dans le brouillard sur la sortie de crise, risquent de ne pas maintenir leurs engagements. « Il faudra une politique très volontariste avec des partenariats forts entre entreprises, branches, régions et Etat », estime Mme Lefresne.

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