Le management à l’épreuve de la philo: un peu de recul dans un monde de stress

PARIS, 26 mars 2017 (AFP) – Le travail est-il indispensable à l’homme pour grandir? Et qu’est-ce qui fait grandir dans le travail? Réunis dans le cocon d’une péniche amarrée le long d’un bras de la Seine, des cadres devisent sur le thème du jour, sous les auspices de Nietzsche ou Hannah Arendt.

Avec cette formation qui passe par la philosophie, destinée essentiellement à des cadres, dirigeants et responsables d’équipes happés par « l’opérationnel », Solenne de Kersabiec, philosophe et formatrice, leur propose de « prendre du recul » par rapport aux exigences du monde professionnel.

Une nécessité, explique-t-elle, alors qu’on « touche les limites d’un modèle où on a voulu émanciper les individus par le travail ».

Tout au long des neuf séances prévues, entre février et décembre, vont être abordés des thèmes comme « manager la génération Y », « organiser la prise de décision » ou « s’ajuster sur des rythmes communs »… toujours par le détour de la philosophie.

Les « stagiaires » sont tous volontaires, venus parce qu’ils ont entendu parler de cette formation atypique ou orientés par leur responsable des ressources humaines. Georges Seimandi, délégué territorial GRTgaz, qui l’a suivie il y a deux ans, en a notamment retiré « le décalage qu’il faut » pour « ne pas traiter » les sujets en se laissant aspirer par l’impératif d' »immédiateté ».

Dans un ouvrage paru l’an dernier, « Halte à Hippocrate, au secours Socrate. Souffrance au travail: problème médical ou question de sens? » (Ed. du Palio), Solenne de Kersabiec questionne « la place du travail dans notre société, le sens qui lui est donné, les attentes qui s’y jouent ». Pour répondre à deux questions : pourquoi une telle explosion de la souffrance au travail aujourd’hui et pourquoi touche-t-elle « tant ceux qui réussissent le mieux socialement ».

Le cabinet Technologia, spécialisé dans la prévention des risques psychosociaux, avait estimé en 2014 à plus de trois millions le nombre d’actifs « exposés à un risque élevé » de burn-out, dont près d’un cadre sur cinq.

La faute à « un +toujours plus+ », selon la jeune femme: du côté de l’entreprise, « qui demande toujours plus d’investissement » à ses salariés, « mais toujours plus aussi du côté des attentes personnelles » des salariés, « notamment en termes de réalisation dans le travail ».

Face à ces injonctions et ces attentes « sans limite » de part et d’autre, il est important pour les managers, les responsables des ressources humaines, « d’avoir conscience de ce qui se joue », dit-elle. Et de sortir de la « société du faire » par un « indispensable » temps de recul pour retrouver du sens.

– Donner des clés –

Dans le cadre intimiste de l’institut de formation Magis, où elle officie, Solenne de Kersabiec explore ainsi la relation au travail de façon préventive, avant la survenue d' »états de tension très forte ». Il s’agit de donner des « clés pour le savoir-être. Ce qui nous intéresse, c’est la relation que la personne développe, ou améliore, avec son entourage », explique Eric Barrier, président et fondateur de la structure.

Organisées autour de la lecture préalable d’un livre, ou le visionnage d’un film, les séances commencent par un « retour sur ».

L’ouvrage du jour, « Eloge du carburateur » de Matthew B. Crawford, un essai sur « le sens et la valeur du travail », Sylvie Toux, directrice du programme en France de l’université américaine Brown, l’avait déjà lu. Elle en retient « cette idée que la connaissance naît de la confrontation avec le réel ».

Suit l’éclairage de la philosophe, qui évoque la place du travail dans l’histoire puis convoque Nietzsche, Hannah Arendt ou Simone Weil. Puis s’enchaînent les échanges, en replaçant les problématiques professionnelles au centre.

Professeur passée au management, Sylvie Toux voit dans cette formation un « moment de réflexion, de mise à distance, pour sortir de l’urgence » et pouvoir « développer une vision ». Laurent Battut, cadre chez GRDF et responsable d’une équipe depuis quelques mois, apprécie de « confronter des expériences, des perceptions ».

En termes de bénéfices, la « frontière » entre ce qui relève du professionnel et du personnel est difficile à tracer, reconnaît Georges Seimandi. Mais pour lui, ces bénéfices sont « ancrés profondément, durables et opérationnels ».

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