Les emplois viendront de la reconstruction écologique (économiste)

PARIS, 17 juin 2020 (AFP) – Impulser un vaste plan de rénovation énergétique, des transports bas carbone… seule une relance verte pourrait dégager l’horizon d’une France qui va subir une crise économique massive, estime Gaël Giraud, ex-chef économiste de l’Agence française de développement.

Pour ce chercheur iconoclaste, jésuite et ancien analyste financier, l’austérité budgétaire serait le pire remède.

Q: Quelles devraient être les priorités du plan de relance? Faut-il revenir au monde d’avant?

R: La réponse est non. Nous allons avoir au minimum un million de chômeurs en plus à la fin de l’année. Ça va être une telle casse sociale que la tentation sera énorme de ressusciter le monde d’hier au motif que c’est le moyen le plus rapide de créer des emplois. Mais le monde d’hier était déjà incapable de créer des emplois! Le chômage en Europe était nettement supérieur à ce que l’on affirme d’ordinaire car la mesure classique ne tient pas compte du travail partiel: si vous calculez le chômage en équivalent temps plein, en France nous étions à 30% de chômage avant la pandémie!

Inversement, la reconstruction écologique du pays crée des emplois (…) Il faut investir dans la rénovation des bâtiments, la mobilité verte et le verdissement des processus agricoles et industriels.

La rénovation thermique du seul bâti public représente 12 milliards d’euros par an pendant trois ans et vous créez un peu plus d’un million emplois.

Du côté de la mobilité verte, il faut mettre fin à la voiture thermique, passer à l’électrique, engager la R&D pour généraliser l’hydrogène pour les camions, le train, le transport fluvial et les porte-conteneurs. Plutôt que remettre 15 milliards dans l’aéronautique et 8 dans l’automobile sans condition. Si l’Etat s’instituait employeur en dernier ressort et finançait la reconversion des salariés de Renault, il leur offrirait un avenir.

Evidemment cela va coûter de l’argent, mais une fois qu’on a compris que la dette publique n’est pas le véritable problème, beaucoup de choses deviennent possibles.

Q: Comment financer cette transition?

R: Le gouvernement a mis 300 milliards d’euros de garanties publiques depuis le début de la pandémie. Nous avions fait le calcul pour le précédent gouvernement: pour la rénovation des bâtiments publics, l’Etat a juste besoin de mettre sa garantie et les banques financent. C’est 12 milliards de garanties par an sur trois ans. Comparés aux 300 milliards, ce n’est pas grand chose.

Aujourd’hui, mutualiser la dette publique à 750 milliards au sein de l’UE c’est un premier pas, mais insuffisant. Et comment rembourser? Il faudrait une ressource fiscale européenne: taxe carbone aux frontières de l’Europe, sur les transactions financières, ou sur les Gafam.

(En attendant), je plaide pour annuler les dettes publiques détenues par la Banque centrale européenne (BCE). Cela fait 2.400 milliards d’euros pour la zone euro, 420 pour la France, 350 pour l’Italie. La dette italienne c’est 160% du PIB: ils sont sur la trajectoire grecque. La différence est que la Grèce c’était 3% du PIB de la zone euro, et que l’Italie en est la troisième économie. Rome n’acceptera pas ce qu’on a fait subir à Athènes, et sortira de la zone euro avant.

Ce qui est en jeu? Rien moins que sauver le projet européen.

Q: Que répondez-vous à ceux qui disent que vouloir annuler la dette relève de la « pensée magique »?

R: Je l’interprète comme le fait que cela fait peur car c’est possible: quand les citoyens auront compris qu’on n’a pas besoin d’austérité, il sera beaucoup plus difficile de la leur faire accepter.

On me répond que cela créerait des fonds propres négatifs à la BCE. C’est vrai, mais une banque centrale n’a pas besoin de fonds propres pour fonctionner. On me dit +as-tu pensé à la colère des marchés financiers?+ Mais les marchés sont inefficients et irrationnels! Peut-être les investisseurs comprendront-ils que c’est le seul moyen de sauver la zone euro et qu’ils ne sont aucunement lésés: la dette a déjà été payée auprès du secteur privé puisque la BCE l’a rachetée à des banques.

(Au lieu de quoi) nous allons avoir en France un tout petit plan ridicule et de l’austérité budgétaire, et donc une dépression majeure. Et des gilets jaunes nous allons passer aux gilets rouges, avec une violence sociale accrue, une colère des petites et moyennes entreprises, et une répression policière encore plus dure.

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