Les « gilets jaunes », ou « la France des fins de mois difficiles »

PARIS, 30 novembre 2018 (AFP) – Le mouvement des « gilets jaunes », qui agite la France depuis mi-novembre, regroupe une population hétérogène avec des points communs: elle subit des « fins de mois difficiles » et souffre du « mépris des puissants », selon le portrait dressé ces derniers jours par plusieurs experts.

Dans une étude pour la Fondation Jean Jaurès publiée mercredi, Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach s’intéressent aux différents aspects de ce mouvement polymorphe, qui laisse apparaître une fracture territoriale mais également sociale dans le pays.

« Le soutien au mouvement des +gilets jaunes+ a revêtu une très nette coloration sociale », estiment ainsi les auteurs. « La France qui s’est mobilisée ou qui a soutenu ce mouvement est celle des fins de mois difficiles. Ce sont ces Français qui ne parviennent pas ou tout juste à boucler leur budget du fait des dépenses contraintes (loyer, assurance, chauffage…) qui ne cessent d’augmenter », expliquent-ils.

« Pour ces membres des classes moyennes et populaires, l’augmentation des prix à la pompe, à laquelle ils se rendent régulièrement, constitue l’illustration la plus criante de cette hausse subie des dépenses contraintes », relèvent ces experts, qui n’hésitent pas à parler d »un « très net clivage de classe ».

Ainsi, les ouvriers, les chômeurs et les employés sont ceux qui soutiennent le plus le mouvement, suivis par les travailleurs indépendants (artisans notamment) et les retraités. Le soutien est en revanche minoritaire parmi les professions intermédiaires, les cadres et les professions intellectuelles supérieures. « Ce clivage cadres et classes moyennes versus catégories populaires s’est même exacerbé à mesure que le mouvement se poursuivait », selon l’étude.

« Nous ne sommes pas en face d’un mouvement marginal et catégoriel », observe également le géographe Christophe Guilluy dans un récent entretien au Figaro. « La fronde dépasse le monde rural et touche l’ensemble des catégories modestes ».

– « Positions de classe » –

Pour l’historien Gérard Noiriel, interrogé par Le Monde, « l’un des côtés très positifs de ce mouvement tient au fait qu’il replace la question sociale au centre du jeu politique. Des hommes et des femmes de toutes origines et d’opinions diverses se retrouvent ainsi dans un combat commun ».

Benoît Coquard, sociologue, le rejoint sur ce point. « Dire conscience de classe, ce serait un peu prématuré, mais en tout cas ce mouvement révèle des positions de classe », indique-t-il dans une interview au journal L’Humanité. Les « gilets jaunes » partagent tous « une même vision du monde, des goûts proches, le même style de vie, où la voiture occupe une place centrale dans le quotidien », formant ainsi « un groupe uni ».

« Ces personnes ont pour point commun de vivre désormais dans les territoires qui créent le moins d’emplois », relève aussi Christophe Guilluy. Elles « se sentent fragilisées socialement et culturellement ».

Le démographe Hervé Le Bras, qui a cartographié la mobilisation du 17 novembre, souligne également, auprès de l’AFP, que « ces gens ne sont pas pauvres mais dans des situations très fragiles ». « Quand un paramètre comme le prix du carburant change, ils n’ont plus de réserve. »

Il s’agit de « contribuables qui se sentent délaissés par la puissance publique du fait de la fermeture de certains hôpitaux ou de tribunaux et de la dégradation de certaines infrastructures publiques », explique de son côté le sociologue Alexis Spire, dans le JDD.

Gérard Noiriel appelle toutefois à « éviter de réduire les aspirations du peuple à des revendications uniquement matérielles », même si le mouvement des « gilets jaunes » est « une conséquence de l’appauvrissement des classes populaires et de la disparition des services publics dans un grand nombre de zones dites +périphériques+ ».

Pour lui, ce mouvement a une dimension supplémentaire: « La dénonciation du mépris des puissants revient presque toujours dans les grandes luttes populaires et celle des +gilets jaunes+ n’a fait que confirmer la règle. »

Christophe Guilluy dénonce d’ailleurs un « mépris de classe » dans « la chasse à la voiture menée par les élites » alors que « les catégories populaires vivent de plus en plus loin de l’emploi et ont un besoin vital de leur voiture ».

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