Les intermittents du spectacle demandent un sursis pour ne pas être condamnés

PARIS, 30 avril 2020 (AFP) – « Monsieur le président, nous avons peur »: les intermittents du spectacle affirment jouer leur survie face au coronavirus et craignent d’être les oubliés de l’Etat, à qui ils réclament un sursis d’un an pour pouvoir rebondir.

Le discours du Premier ministre Edouard Philippe mardi n’a confirmé que le pire: cinémas, grands musées, théâtres et salles de concert resteront fermés après le 11 mai, date du début du déconfinement, et aucun festival de plus de 5.000 personnes ne se tiendra avant septembre.

Face à l’avalanche des annulations depuis que le rideau s’est baissé vers la mi-mars, les intermittents s’inquiètent d’un « tsunami social et culturel », comme l’indique l’une des pétitions qui circulent.

– « Flou total » –

Adressé à Emmanuel Macron, ce texte intitulé « culture en danger », qui réunissait près de 50.000 signataires jeudi matin, souligne la peur « de voir les artistes, les techniciens de notre pays et leurs compagnons de route en grand danger de disparaître ». Une autre pétition d’un nouveau collectif, « Année noire 2020 », réunit plus 180.000 signatures.

Spécificité française, le régime des intermittents concerne 100.000 artistes et techniciens indemnisés chaque année, une main d’oeuvre cruciale: en 2003, leurs grèves avaient entraîné l’annulation de grands évènements comme le festival d’Avignon.

Pour obtenir l’assurance chômage, ils doivent avoir travaillé 507 heures sur douze mois. Or avec les annulations, très peu pourront cumuler les cachets nécessaires.

« On est dans le flou total », affirme à l’AFP Sandra Nkaké, chanteuse soul et jazz. « Le dernier contrat, dans le meilleur des cas, remonte déjà à 45 jours, et on ne pourra reprendre au mieux notre activité qu’en septembre, ce n’est pas tenable ».

Sa « date anniversaire » –c’est-à-dire 12 mois écoulés depuis l’ouverture de ses droits– tombe en août. « Je n’aurai pas mes 507 heures », assure la chanteuse qui se préparait à au moins quatre projets à l’été.

Les ministère de la Culture et du Travail avaient décidé de ne pas comptabiliser la période de confinement dans le calcul de la période d’ouverture des droits et celui des indemnisations.

Mais les intermittents réclament désormais une « remise des compteurs à zéro » et une « année blanche » à compter de la réouverture totale des salles.

Ils sont soutenus par de nombreuses stars, comme Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Jean Dujardin et Omar Sy, lesquels dans une tribune publiée dans Le Monde jeudi rappellent que le secteur fait vivre 1,3 million de personnes.

Interrogée mercredi par France inter, la ministre du Travail Muriel Pénicaud a seulement fait état de « réunions de travail » avec son collègue de la Culture, Franck Riester, qui de son côté a assuré ne vouloir « oublier personne ».

En attendant, Flora Bourne-Chastel, qui aurait dû jouer dans une pièce à Marseille au printemps, craint une rentrée ratée. « Je dois jouer à Paris en septembre mais c’est encore un point d’interrogation ».

Déjà avant la crise, obtenir les heures nécessaires n’était « pas évident », explique la comédienne. « Ça arrive régulièrement que toutes les répétitions ne puissent pas être payées en intégralité par les compagnies de théâtre en raison de manque de ressources ».

– Derniers à rebondir? –

L’actrice craint que la culture ne soit « mise de côté » et que les théâtres ne reprennent « à la toute fin alors qu’ils étaient été les premiers à fermer ».

« C’est un écosystème très fragile », commente Philippe Gautier, secrétaire général de l’Union Nationale des Syndicats d’Artistes Musiciens de France (Snam-CGT). « Les intermittents qui cumulent habituellement 2.000 euros de moyenne en sont à 1.500 actuellement et ceux qui ont des charges fixes sont déjà dans de très grandes difficultés ».

« C’est très difficile de ne pas pouvoir se projeter », renchérit Marie Soubestre, soprano. Elle devait chanter début avril dans l’opéra « Carmen » au festival de musique La Brèche près de Chambéry puis à La Seine musicale en mai et juin avant de donner des stages de chants à l’été.

Le caractère aléatoire et saisonnier rime souvent avec précarité: « parfois on pense avoir un contrat puis une subvention est perdue, parfois un festival ne nous prend pas », dit la chanteuse, militante au Syndicat français des artistes (SFA-CGT).

Se pose également le problème des nouveaux intermittents qui « vont se retrouver sans rien pendant au moins un an ».

« Je pense qu’on ne mesure pas encore la situation. Si on n’est pas accompagné, cela va être terrible », assure la soprano qui affirme que des intermittents pensent déjà à se reconvertir.

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