Loi travail: efficace la manif’ ?

PARIS, 5 juillet 2016 (AFP) – « Ça va se jouer dans la rue ». Les opposants à la loi travail utilisent depuis quatre mois la manifestation comme principale arme de pression, mais sans l’appui d’une grève massive, difficile de faire plier un gouvernement inflexible.

« Un mouvement doit causer des nuisances s’il veut être entendu. Or de simples manifestations ont une force de nuisance limitée », analyse Dominique Andolfatto, professeur de sciences politiques. « Il faudrait des grèves suivies pour avoir un impact réel », estime-t-il.

Mardi, sept syndicats (CGT, FO, FSU, Solidaires, Unef, UNL, Fidl) vont battre le pavé, à Paris et en régions, dans le cadre d’une douzième journée de mobilisation depuis mars, alors que le texte poursuit son chemin au Parlement.

Un pic a été atteint le 31 mars, avec 390.000 manifestants dans toute la France, selon la police, 1,2 million selon les syndicats. Depuis la mobilisation s’est essoufflée, puis stabilisée, sans jamais s’éteindre. Le dernier appel à manifester, le 28 juin, a réuni 64.000 personnes dans toute la France, selon la police, 200.000 selon les syndicats.

« Au bout de quatre mois, faire encore ce que nous faisons, avec des militants aussi engagés, je n’ai jamais vu ça », insiste Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO.

Sur le mot d’ordre de « retrait de la loi », les syndicats rentrent bredouille. Mais ils mettent en avant les « reculs » arrachés. La semaine dernière, le Premier ministre Manuel Valls a ainsi accepté d’accorder un rôle clé à la branche (par rapport à l’entreprise) en matière d’égalité professionnelle, une demande de FO. Ils évoquent aussi l’abandon du plafonnement des indemnités prudhommales ou la réécriture de l’article sur le licenciement économique.

« Le gouvernement peut dire ce qu’il veut, mais la mobilisation pèse et l’a obligé à lâcher du lest. Manuel Valls recule petit à petit », assure Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT.

– Jurisprudence Malik Oussekine –

Pourtant, sur les points clés, notamment l’article 2 (accordant la primeur à l’entreprise en matière de temps de travail), le référendum en entreprise ou encore les accords « offensifs » pour préserver l’emploi, que les syndicats contestent, le gouvernement ne bouge pas.

M. Mailly agite d’ores et déjà la menace de manifestations à la rentrée, « même si la loi est promulguée », quand Philippe Martinez assure que « ça va se jouer dans la rue ».

Or pour le politologue Stéphane Rozès, président de la société de conseils Cap, « une mobilisation ne permet de faire pression sur les gouvernants que si elle remplit trois conditions: les manifestations, la capacité de bloquer le pays et l’opinion publique ». Sur ce dernier point, le mouvement reste gagnant: selon le dernier sondage, publié mi-juin, une majorité de Français (60%) le considèrent « justifié ».

Pour les grèves, le bilan est plus mitigé. Fin mai-début juin, des grèves ont perturbé des secteurs névralgiques pendant plus de deux semaines, chez les cheminots, les éboueurs ou les raffineries. Mais le gouvernement a fait des concessions sectorielles (SNCF, routiers, intermittents), contribuant à dégonfler le mouvement.

Le sociologue Jean-François Amadieu relève qu’au vu des précédents conflits sociaux, en 1995 (réforme Juppé de la protection sociale), en 2006 (CPE) ou encore en 2003 et 2010 (retraites), le gouvernement n’a plié que lorsque les manifestations étaient accompagnées d’une grève « durable, avec un fort taux de participation ».

Un autre argument peut infléchir le gouvernement, selon lui: l’implication des organisations étudiantes et lycéennes. « Par crainte de dérapage, ça se révèle efficace. C’est la jurisprudence Malik Oussekine », cet étudiant mort en 1986 après avoir été frappé par des policiers lors d’une manifestation.

Il donne l’exemple du CPE, quand au bout de trois mois de conflit, le gouvernement Villepin a reculé, alors que la loi avait été promulguée.

Toutefois, M. Amadieu note une « bizarrerie » avec la loi travail. « Pendant les manifestations, il y a de la violence, quelqu’un a perdu un oeil et on est toujours à la limite de quelque chose de dangereux, mais il n’y a pas de rétropédalage du gouvernement, c’est très curieux ».

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