Loin des grands centres urbains, l’agonie des « martyrs » de la désindustrialisation

BEAUTOR, 10 décembre 2016 (AFP) – Avec la fermeture de l’usine nourricière de la petite ville de Beautor (Aisne) en Picardie, c’est comme si tout un monde s’écroulait, alimentant la détresse de la maire et la colère des électeurs, parfois tentés par le vote FN à cinq mois de la présidentielle.

« En milieu rural, on est délaissé. Personne ne nous vient en aide », se désespère Nadine Jauret, première magistrate sans étiquette de cette commune de 2700 habitants. « On nous a laissés crever! », peste en écho l’ex-technicien-qualité de chez NLKM, Sébastien Trébinski, 36 ans.

Cette entreprise centenaire de laminage d’acier à froid, fournisseur du marché automobile, propriété d’une multinationale russe aux 55.000 salariés, a fermé ses portes fin septembre, laissant sur le carreau 208 salariés. Motif officiel: « contraintes économique insurmontables ».

Avec 18% de taux de chômage, Beautor, située dans une région déjà frappée de désindustrialisation, éloignée des poumons économiques, se sent déclassée: « Qui voudra de nous alors que personne ne trouve du boulot ici? Surtout à mon âge et avec ma spécialité… », s’interroge Edouard Molina, 56 ans, dont 38 au sein de NLKM.

Derrière ses petites lunettes rondes, l’ancien lamineur garde une rancoeur à l’égard de « ce groupe faisant des milliards de bénéfices mais qui nous traite comme des moins-que-rien ».

En guise de lot de consolation: une prime de 34.000 euros pour chaque ouvrier, supérieure au minimum légal. Mais la majeure partie des ex-salariés ont entamé une procédure aux prud’hommes pour obtenir plus.

– Austérité –

Désormais, tous évitent de passer devant l’usine, car « ça nous fait mal ». Impossible pourtant de manquer la tour qui surplombe les bâtiments abandonnés, visible à des kilomètres à la ronde…

NLKM dominait la commune, mais aussi ses finances: 550.000 euros de rentrées fiscales sur un budget d’environ 4 millions. Grâce à l’usine, Beautor bénéficiait de nombreuses infrastructures – piscine municipale utilisée par une vingtaine de communes voisines, stade avec tribunes, mini-golf, logements communaux… – désormais en sursis.

« On nous a promis des compensations, mais sans précision. Elles ne seront pas durables, 3 ans maximum, pas à 100% et en plus dégressives », explique la maire. « On sert la vis pour tous les budgets: pas possible d’envisager de nouveaux projets. On ne sait pas trop comment on va gérer… », se désole-t-elle.

La cure d’austérité approche: les départs en retraite du personnel communal ne seront pas remplacés, les subventions associatives rabotées et bientôt l’aide sociale de la ville diminuera.

La maire se veut fataliste: « La ville a une population vieillissante dont les enfants sont partis pour travailler ailleurs. Nous ne sommes plus attractifs… ».

– Rejet de la politique –

Beautor rejoint ainsi la longue liste des communes rurales sinistrées de cette région.

Entre 1965 et 2015, les emplois dans l’industrie en Nord-pas-de-Calais/Picardie ont ainsi dégringolé de 850.000 à moins de 273.000, selon la CCI Nord de France. Avec 129 ouvertures d’établissements industriels pour 224 fermetures depuis 2009, c’est la région la plus touchée de France, après le Grand-Est.

Des difficultés qui se traduisent parfois par un rejet global de la politique.

« Pour la première fois depuis 40 ans, je n’irai pas voter! Ce sont les patrons qui dirigent et les politiques sont à leurs bottes », confie M. Molina qui, en 2012, avait pourtant donné sa voix à François Hollande.

« Qui se soucie des martyrs de la désindustrialisation ? Je n’ai plus confiance dans les politiques », abonde M. Trébinski.

Dépité, Francis Catteaux, 42 ans passés à l’usine, explose: « On va finir par avoir une +France de tourisme+ avec juste des activités de services ».

D’autres, souhaitant rester anonymes, avouent vouloir choisir Marine Le Pen pour « donner un grand coup dans la fourmilière ». Au premier tour des régionales en 2015, le FN avait fait ici 48%, l’abstention atteignant 54%.

Dans leurs discours, la question sociale l’emporte sur la question migratoire, même si certains préconisent « un protectionnisme qui favorise les travailleurs français ».

dac/rl/tma/cam/mml