Même confiné, le 1er Mai reste « la fête des travailleurs » pour l’historien Michel Pigenet

PARIS, 30 avril 2020 (AFP) – Le 1er Mai sans cortège revendicatif pour cause de crise sanitaire est inédit mais il reste « la fête des travailleurs », avec en exergue ceux qui sont sur le terrain, estime l’historien du travail Michel Pigenet, professeur émérite à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

Question: Un 1er Mai sans défilé, est-ce inédit dans l’histoire du mouvement social ?

Réponse: « Une crise sanitaire qui empêche le 1er mai, ça ne s’est jamais produit. Mais il y a eu des 1er Mai sans défilé, des 1er Mai interdits. Si on laisse de côté la Deuxième Guerre mondiale – même si le 1er Mai comme Fête du travail est férié depuis 1941 -, il y a eu des interdictions de défiler en région parisienne entre 1954 et 1968. Cela débordait la guerre d’Algérie après laquelle les défilés à Paris sont restés interdits. D’ailleurs, celui du 1er mai 1968 n’avait pas été autorisé: en pleine montée des revendications sociales, la CGT a appelé à une manifestation sans demander l’autorisation qui lui avait été refusée pendant 14 ans. »

Q: Quels bouleversements cette pandémie impose-t-elle dans notre rapport au travail ?

R: « Le 1er Mai officiellement est la fête du travail mais pour les syndicats, c’est la fête des travailleurs. Depuis le confinement, il y a une remise à plat des valeurs, des priorités, des utilités. C’est flagrant avec les applaudissements tous les soirs adressés en premier lieu aux soignants mais aussi à tous ceux qui se sont mobilisés, qui ont continué de travailler, qui ont fait la preuve de leur utilité. Ce 1er Mai, qui se fera sans défilé revendicatif, demeurera, peut-être plus que jamais, la fête du travail et des travailleurs dans la société tant du point de vue de la satisfaction des besoins que de la création des richesses. On se rend compte de qui est indispensable, ce qui ne recoupe pas forcément les hiérarchies salariales ou sociales en vigueur +avant+.

La crise sanitaire, qui va être suivie d’une crise économique et sociale, remettra sur la table des questions qui avaient surgi avec les gilets jaunes, sur le système représentatif, la hiérarchie des valeurs, les hiérarchies sociales, le rôle des services publics.

A côté de la préoccupation de justice sociale, la crise actuelle a aussi posé la question de la sécurité à travers sa dimension sanitaire, la plus élémentaire qui soit dès lors qu’elle est affaire de vie et de mort. Quand la justice sociale ne semble pas être au rendez-vous et quand la sécurité semble mal assurée, c’est la légitimité des autorités, du pouvoir, qui est en cause. »

Q: Cette crise oblige-t-elle les syndicats à se réinventer, en recourant notamment aux nouvelles technologies ?

R: « Avec les +gilets jaunes+, il y avait une défiance vis à vis des syndicats dont la principale faiblesse est le manque d’enracinement sur les lieux de travail, au plus près des salariés. Au moment de la lutte contre la réforme des retraites, ils ont repris du poil de la bête sans réussir à retisser le maillage syndical d’antan et à repeupler les vastes déserts syndicaux.

Aussi utiles soient-elles, les nouvelles technologies ne remplaceront jamais le délégué, le militant de terrain. La faiblesse du syndicalisme tient à la perte de ces militants de base auxquels pouvaient s’identifier leurs camarades de travail, dont ils partageaient les conditions de vie et les aspirations, que l’évidence de leur dévouement, aussi, érigeaient en +modèles+ respectés.

Le mouvement syndical et ouvrier crée du collectif et a besoin de collectif. La distanciation sociale, les barrières sanitaires qui sont nécessaires vont à l’encontre de cela. Les syndicats éprouvent de grandes difficultés actuellement pour s’adresser directement aux salariés. Le problème n’est pas nouveau, mais la crise sanitaire a décuplé les obstacles antérieurs consécutifs à leur perte d’audience. Les réseaux sociaux sont un recours, y compris à l’occasion de la fête des travailleurs, mais le propre de ces réseaux, les algorithmes aidant, est de favoriser l’entre-soi de gens qui pensent pareil. Un tract, on le distribue à tout le monde. Les manifestations sont largement visibles. »

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