« On est mort »: fin d’un McDo dans un quartier pauvre de Marseille

 MARSEILLE, 11 décembre 2019 (AFP) – « Alors on est mort »: après 18 mois de combat des salariés pour leurs emplois, le McDonald’s marseillais du quartier défavorisé de Saint-Barthélémy devrait servir ses derniers burgers jeudi à midi. Et Karima a du mal à contenir ses larmes.

Avec elle, ce sont 62 salariés, dont une quarantaine en contrat à durée indéterminée, qui vont se retrouver sur le carreau. Karima était à McDo depuis 16 ans.

Olga, elle, a passé 27 ans à travailler pour le géant mondial du fast-food. « Je connais tous les clients ou presque », sourit-elle tristement.

Elle était là, en 1992, quand le restaurant a été inauguré en présence de Martine Aubry, alors ministre du Travail. Dans ce quartier les emplois sont rares et l’arrivée du groupe américain avait été marquée en grandes pompes.

Aujourd’hui « McDo » est le deuxième employeur privé de cet arrondissement où le taux de pauvreté dépasse les 40%.

Alors certes, le verdict du tribunal de commerce de Marseille n’est pas officiel. Le délibéré a été annoncé à 12h00 jeudi. « Mais après le redressement judiciaire, la liquidation est inéluctable, il n’y a aucune offre de reprise », a expliqué mercredi Me Ralph Blindauer, leur avocat, aux quelques salariés réunis dans le froid, devant le tribunal.

Selon lui, « McDo France a torpillé toutes les solutions de redressement »: la liquidation judiciaire était l’objectif recherché par la multinationale depuis le début, le 7 mai 2018, quand le franchisé, Jean-Pierre Brochiero, annonce sa décision de vendre ses six McDonald’s marseillais.

« Ils ont fait faire le sale boulot par le tribunal. Tout ça pour raser ce +village gaulois+ qui dérange, dans un monde McDo où les représentants syndicaux s’achètent ou se jettent », insistait Me Blindauer auprès de l’AFP mercredi, avant même d’entendre les magistrats.

Car au McDo « Saint-Barth », il y a Kamel Guemari, délégué du personnel FO, arrivé en 1998, à 16 ans, et désormais sous-directeur. Il avait obtenu des avancées en termes de droits pour les salariés.

« C’est pour lui que McDo France est prêt à abandonner 2 millions d’euros de passif le coeur léger », poursuit l’avocat, « c’est pour lui qu’ils ont utilisé l’arme atomique de la liquidation judiciaire, une première mondiale chez McDo ».

– « Déterminés à nous exterminer » –

Contacté par l’AFP, McDonald’s France n’a fait aucun commentaire, promettant une réaction jeudi de la part du franchisé, dès la décision officielle.

Après la vente de cinq de ses restaurants à un autre franchisé, en septembre 2018, M. Brochiero n’avait plus qu’un seul « McDo », celui de Saint-Barthélémy, faute d’avoir pu le vendre à Hali Food, une société tunisienne qui voulait en faire un « halal asiatique ».

Pour le franchisé, ce fast-food ne serait pas viable, avec 3,3 millions d’euros de pertes entre 2009 à 2017, puis un trou de 992.000 euros en 2018. Seule solution, avançait M. Brochiero au printemps 2019: réduire la masse salariale de 400.000 euros, en supprimant sept postes de direction. Dont celui de M. Guemari. Mais ce plan a été refusé par l’inspection du travail.

Les salariés, eux, ont toujours cru à leur restaurant. Mais tout a été fait pour le saborder, a encore répété M. Guemari mercredi à l’AFP, rappelant « les 45 jours de panne informatique, l’erreur de géolocalisation du restaurant pendant des mois sur internet, ou le refus de la direction d’ouvrir une seconde ligne drive ou de passer par des plateformes de livraison par internet ».

« Ils étaient déterminés à nous exterminer », insiste le syndicaliste, rappelant qu’on lui a proposé jusqu’à 700.000 euros pour partir: « Mais moi je n’ai jamais parlé d’argent. J’ai même proposé qu’ils me paient au smic. Mon seul but c’était que les droits que nous avons obtenus ne soient pas liquidés du jour au lendemain ».

Appelant les salariés à occuper le restaurant, il promet désormais « des samedis noirs à tous les McDo, partout en France », avec l’aide des « gilets jaunes »: « On va leur en faire baver économiquement, on a le temps ».

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