Plus de 800 ex-Goodyear contestent leurs licenciements, la direction plaide les difficultés financières

AMIENS, 4 octobre 2018 (AFP) – Ce fut pour eux une « catastrophe sociale »: l’avocat de quelque 800 ex-salariés de l’usine Goodyear à Amiens-Nord s’est efforcé jeudi de démontrer que leurs licenciements en 2014 par l’entreprise de pneumatiques étaient sans cause sérieuse, face à une direction qui a plaidé les difficultés financières.

Entre 400 et 500 personnes, essentiellement des ex-salariés accompagnés parfois de leur famille, ont suivi l’audience de 9h00 à 19h00 devant le conseil des prud’hommes délocalisé dans l’auditorium du parc des expositions.

La décision a été mise en délibéré au 16 mai.

Certains portaient des T-shirts « Goodyear Amiens, patrons voyous », « Nous sommes tous Goodyear », « Non aux licenciements ».

Dans sa plaidoirie de quatre heures, l’avocat des 832 demandeurs, Fiodor Rilov, a notamment tenté de démontrer que les licenciements intervenus en mars 2014 étaient sans cause économique réelle et sérieuse, insistant sur les bénéfices au niveau du groupe Goodyear américain auquel appartenait Goodyear Dunlop Tires France (GDTF).

« Explosion de la profitabilité », « rentabilité record », « chiffres en augmentation »: celui que l’on surnomme « l’avocat rouge » a martelé que le groupe avait enregistré sur l’exercice 2014 un résultat net de 2,5 milliards de dollars après impôts, « la somme la plus colossale jamais affichée par Goodyear depuis sa création ».

« Grâce à cette action de fermeture, nous allons améliorer notre résultat d’exploitation dans la zone Europe à hauteur de 75 millions (de dollars) par an », a-t-il traduit d’un document de la direction de l’époque, au centre de la scène, où des dizaines de piles de dossiers étaient posées sur les tables des avocats, des greffiers et dans les coulisses.

L’avocat, figure de proue des combats contre les grandes multinationales, a répété face aux quatre conseillers prud’hommaux – à parité employeurs et salariés – qu’à l’époque, « juridiquement ce qui compte, c’est +où on en est au niveau du groupe, au niveau du secteur d’activité du groupe+ ». Un périmètre réduit depuis au niveau national par les « ordonnances Macron ».

– Obligations de reclassement –

Les trois avocats de la direction ont eux argumenté sur les difficultés depuis 2007 de l’usine « extrêmement déficitaire », qui produisait essentiellement des pneus de tourisme et pour des engins agricoles, aggravées par la « crise sévère » de 2009, et la dette nette du groupe de 5,267 milliards de dollars au moment de la fermeture.

« Si la dette est au niveau du groupe, pourquoi fermer Amiens-Nord plutôt qu’une autre usine alors ? » a interrogé la présidente.

« Ce n’a pas été la seule », a répondu Me Joël Grangé, citant une usine allemande. « Ca réduisait les dépenses du groupe Goodyear, il fallait sauvegarder la compétitivité ».

Me Rilov a également attaqué Goodyear sur des manquements aux obligations de reclassement, ce qu’a contesté la partie adverse.

« On a voulu faire les choses bien en termes de reclassement avec 300 postes, dont 100 en France, dont 55 à Amiens-Sud (…) de l’autre côté de la rue », a-t-il ajouté, suscitant quelques sifflets et rires jaunes dans la salle où l’ambiance s’est électrisée en fin de journée. « Nous sommes conscients qu’un licenciement, c’est une décision difficile, nous ne l’avons pas prise à la légère ».

En janvier 2014, Goodyear Amiens-Nord avait annoncé la fermeture de l’usine, entraînant la disparition de 1.143 emplois, symbole de la désindustrialisation des bastions ouvriers.

Sept de ces anciens salariés ont été définitivement condamnés en janvier par la cour de cassation à des peines de prison avec sursis pour avoir séquestré deux ex-dirigeants.

Militants CGT de la région, infirmiers en grève de l’hôpital psychiatrique voisin, postiers en grève des Hauts-de-Seine et ouvriers de l’usine Ford près de Bordeaux étaient également présents. L’ancien candidat à la présidentielle, Philippe Poutou, et le député France Insoumise de la Somme, François Ruffin, ont fait une apparition.

« Il y a eu beaucoup de mensonges, ou plutôt de contre-vérités » côté direction, a estimé auprès de l’AFP à la sortie de l’audience Arnaud Cantrelle, 47 ans, au chômage après avoir créé son entreprise. « Et beaucoup de provocations ! », a lancé une autre ancienne salariée à ses côtés.

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