Pouvoir d’achat des profs: la 2e heure sup’, fausse bonne idée?

PARIS, 24 janvier 2019 (AFP) – Face à la grogne des professeurs, le gouvernement s’apprête à instaurer une mesure qui rend obligatoire une seconde heure supplémentaire de cours par semaine pour leur donner plus de pouvoir d’achat, un dispositif considéré comme « un leurre » par les syndicats et de nombreux enseignants.

Une hausse des salaires est la première revendication des « stylos rouges », ces profs en colère, dont le mouvement est né sur Facebook ces dernières semaines. C’est aussi ce qui mobilise de nombreux enseignants en grève ce jeudi.

Le gouvernement a annoncé en septembre que la baisse prévue des effectifs d’enseignants en collège et lycée prochain serait compensée par une augmentation du volume des heures supplémentaires effectuées par les professeurs.

A partir de la rentrée 2019, un professeur ne pourra pas refuser d’effectuer une deuxième heure supplémentaire de cours si on le lui demande. Jusqu’à présent, l’obligation se limitait à une heure par semaine.

La mesure doit être actée dans un texte réglementaire d’ici quelques semaines.

« L’objectif, c’est d’augmenter le pouvoir d’achat des professeurs », a indiqué à l’AFP Édouard Geffray, directeur des ressources humaines (DRH) de l’Éducation nationale, rappelant que ces heures sont « défiscalisées » et exonérées des cotisations sociales depuis janvier.

Mais pour les syndicats et un grand nombre de professeurs, le compte n’y est pas.

« C’est un leurre, ceux qui veulent faire des heures sup’ en font déjà », estime Inès Bourassi, professeur d’espagnol agrégée dans un lycée de Créteil.

« Ce qui me dérange le plus, c’est de ne pas avoir le choix », s’indigne pour sa part Djoumbe Thoueibat, professeur de français en Seine-et-Marne, qui affirme déjà passer près de 38 heures au lycée, avec « 19 heures de cours » et « un « temps énorme de préparations et de corrections ».

Les syndicats dénoncent tous un dispositif qui va servir à « combler les suppressions de postes, parce que les heures supplémentaires sont moins payées proportionnellement que les heures de service », souligne Frédérique Rolet, secrétaire générale du Snes-FSU, premier syndicat des enseignants du secondaire.

– « Augmenter les inégalités » –

Chaque heure de travail à temps plein d’un enseignant titulaire coûte environ 75% de plus qu’une heure supplémentaire (hors charges), chiffre en effet le rapport de 2017 de la Cour des comptes intitulé « Gérer les enseignants autrement ».

« Ce décret sert la politique du ministre (Jean-Michel Blanquer), c’est-à-dire réduire les coûts tout en donnant de la souplesse de gestion pour les chefs d’établissement », estime Claude Lelièvre, historien de l’éducation. « Avec la réforme du lycée, il faut avoir des professeurs à disposition pour pouvoir ajuster au dernier moment les options choisies par les élèves ».

La réforme supprime en effet les séries (L, ES et S), remplacées par un choix de trois spécialités en Première et Terminale.

« C’est toujours mal vu pour un enseignant de refuser les heures supplémentaires qui sont demandées par son chef d’établissement », note Pascal, professeur d’histoire-géographie en Île-de-France.

Autre motif de préoccupation: « Cette mesure va encore augmenter les inégalités de rémunérations entre le premier et le second degré », signale Catherine Nave-Bekhti du Sgen-CFDT, pour qui cette mesure « dégrade les conditions de travail avant toute chose ».

En moyenne, un enseignant du premier degré gagne 2.230 euros nets par mois, contre 2.730 euros dans le second degré.

Or, tous les enseignants ne sont pas égaux devant les heures sup’: « On a l’impression que la mesure va concerner tout le monde, mais dans le premier degré, il n’y pas d’heures supplémentaires », rappelle ainsi Francette Popineau, secrétaire générale du SNUipp-FSU, premier syndicat dans le primaire.

« Le profil type qui prend des heures supplémentaires, c’est un homme agrégé, en milieu de carrière », précise Mme Nave-Bekhti qui craint « une augmentation des inégalités entre les hommes et les femmes ». Dans l’enseignement secondaire public, 72% des hommes effectuent déjà au moins une heure supplémentaire contre 63% des femmes.

am/ito/fmp/tib/sd