Prime pour les fonctionnaires en Seine-Saint-Denis: « Une bonne idée », pas suffisante pour rester

BOBIGNY, 31 octobre 2019 (AFP) – 10.000 euros pour fidéliser les fonctionnaires en Seine-Saint-Denis: policiers, greffiers et enseignants s’interrogent sur les modalités « encore très floues » de la prime annoncée jeudi par le gouvernement quand d’autres la jugent « insuffisante » si les conditions de travail ne s’améliorent pas.

« C’est une bonne idée cette prime », estime Alix, professeure de maths dans un collège à Drancy depuis deux ans. Mais pour la jeune femme, « la formation et l’accompagnement sont plus importants. On ne peut pas nous laisser seul dans le grand bain de la Seine-Saint-Denis ».

Selon le président du Syndicat national des lycées et collèges, Jean-Rémi Girard, « le problème majeur en Seine-Saint-Denis n’est pas la question financière mais la question des conditions de travail : nombre trop élevé d’élèves par classe, gestion complexe des élèves à problèmes, etc.. ».

La Seine-Saint-Denis est le département qui cumule notamment le plus haut taux de pauvreté et de criminalité de métropole, selon un rapport parlementaire qui a mis en évidence les inégalités de traitement de l’État vis-à-vis de ce territoire, le plus pauvre de France.

Pressé d’agir après ce rapport implacable, le gouvernement a mis en place une batterie de 23 mesures en matière de police, justice et éducation. Parmi les annonces phares, une prime de 10.000 euros versée en une seule fois après cinq ans en Seine-Saint-Denis pour fidéliser les fonctionnaires moins nombreux et moins expérimentés qu’ailleurs.

Cette prime sera mise en place pour une durée de 10 ans, mais les modalités n’ont pas à stade été précisées.

« Est-ce que les anciens sont aussi concernés ou uniquement les élèves sortis d’école? Je travaille depuis 15 ans dans le département, est-ce que je vais bénéficier de cet argent? », s’interroge Grégory Goupil, du syndicat de police Alliance 93.

– Qui seront les bénéficiaires de la prime ? –

Selon le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, interrogé par l’AFP, « une étude est en cours pour déterminer si tous les fonctionnaires en poste depuis plus de cinq ans bénéficierait de cette mesure ».

« J’ai peine à croire que cette prime incite les profs qui n’ont jamais mis les pieds en Seine-Saint-Denis à venir s’y installer », estime Catherine Nave-Bekhti, à la tête du syndicat enseignant Sgen-CFDT. « Il faut faire des efforts rapidement sur l’aide au logement des professeurs débutants et les former », ajoute-t-elle.

A l’entrée du commissariat de Bobigny, les policiers accueillent cette prime avec plus d’enthousiasme que les enseignants.

« Je vais pouvoir payer ma tournée de pizzas à mes collègues et surtout mon logement », dit un jeune officier en poste depuis trois ans. Il reste en Seine-Saint-Denis « par passion »: « J’aime le terrain, j’aime ce département vivant mais je pense que c’est plus difficile pour un enseignant qui lui doit faire la police dans sa classe alors que c’est pas son travail ».

Tout proche, au tribunal de grande instance, dans une salle d’audience de comparutions immédiates, une greffière de 38 ans, qui croule sous une pile de dossiers, s’estime « lésée si la prime ne concerne que les nouveaux ».

« Je travaille depuis deux ans et je n’arrive toujours pas à trouver de logement avec mes 1.600 euros net, je suis coincée dans mes 17m² à Montreuil », déplore-t-elle. « En plus, nos heures supplémentaires sont rarement payées », dit la fonctionnaire de justice, dont les journées se terminent en moyenne vers 23H.

A l’étage, devant une salle d’audience, une autre greffière regrette aussi les modalités « encore très floues » de cette prime. « Pourquoi nous n’y aurons pas droit, nous les anciens ? », se demande la trentenaire, qui décrit des conditions de travail « pitoyables ».

Les syndicats de fonctionnaires CFDT, FO et Unsa se sont montrés circonspects après les annonces gouvernementales. « Il ne faudrait pas donner l’impression que la Seine-Saint-Denis se réduit à l’éducation et à la sécurité », a ainsi commenté Mylène Jacquot (CFDT). « C’est très centré sur l’Etat mais on ne sait pas ce qui est prévu pour les agents hospitaliers, pour les agents territoriaux, pour les contractuels ou les agents basés ailleurs qu’en Seine-Saint-Denis qui travaillent pour ce département ».

Du côté des élus, s’ils saluent la prime, ils craignent une fuite des fonctionnaires après cinq ans: « si les fonctionnaires empochent 10.000 euros et s’en vont il faudra recommencer », souligne Stéphane De Paoli, maire UDI de Bobigny.

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