Réforme de la formation: certains salariés pourraient y perdre

PARIS, 6 avril 2018 (AFP) – Avec son « big bang » de la formation professionnelle, le gouvernement annonce l’avènement d’une « société des compétences », bâtie autour d’un compte personnel de formation (CPF) mieux alimenté et simple d’utilisation. Pourtant, certains salariés pourraient y perdre.

« Des droits beaucoup plus importants et plus accessibles pour les salariés », promettait la ministre du Travail Muriel Pénicaud début mars. Au menu: une agence pour réguler la qualité et le prix des formations, un droit à l’accompagnement mieux financé, une application smartphone permettant de connaître ses droits, de comparer les offres, de payer des formations, puis de les noter.

Et en tête de gondole, un compte personnel de formation XXL alimenté en euros, plutôt qu’en heures.

Ce changement d’unité complique les comparaisons entre les versions actuelle et future du CPF. Aujourd’hui, le compte d’un salarié à temps plein est crédité chaque année de 24 heures de formation, dans la limite de 150 heures. Demain, ce sera 500 euros par an, dans la limite de 5.000 euros. Les heures déjà acquises seront converties en euros, selon un taux de 14,28 euros de l’heure.

Pour comparer les deux systèmes, il faut connaître la prise en charge actuelle d’une heure de formation.

Les demandeurs d’emploi qui mobilisent leur CPF bénéficient actuellement d’une prise en charge de 9 euros de l’heure par un fonds paritaire. Par conséquent, pour un chômeur, 24 heures de CPF valent 216 euros, 150 heures 1.350 euros. La réforme augmentera nettement leur capacité de financement.

Pour les salariés, en revanche, le coût pédagogique moyen d’une heure de formation CPF est aujourd’hui de 20 euros selon le ministère du Travail, de 24 euros selon la Caisse des dépôts. Soit entre 480 et 576 euros pour 24 heures, entre 3.000 et 3.600 euros pour 150 heures. Avec la réforme, le plafond serait donc nettement plus élevé, mais l’alimentation annuelle du compte quasiment inchangée.

Mais ce ne sont que des moyennes. Certaines formations bénéficient aujourd’hui d’un financement bien supérieur à 24 euros de l’heure.

– La « bulle » CPF –

Lorsqu’un salarié veut utiliser son CPF, il s’adresse à l’organisme paritaire (Opca) dont dépend son entreprise. C’est cette instance qui décide du taux de prise en charge d’une heure de formation. La plupart des vingt Opca plafonnent leur financement et le modulent pour favoriser des formations jugées prioritaires: les plafonds vont de 10 à 80 euros de l’heure selon l’Opca et la formation demandée.

Par exemple, dans la construction, les formations à la maintenance d’engins peuvent être financées jusqu’à 45 euros de l’heure. Avec les 24 heures de formation aujourd’hui acquises en une année, un salarié peut financer une formation de 1.080 euros. Demain, il devra travailler plus de deux ans pour obtenir cette somme.

Mais selon le cabinet de Mme Pénicaud, les niveaux de prise en charge « très très élevés » ne sont pas viables à long terme.

Le compte formation, lancé début 2015, a tardé à atteindre son rythme de croisière, ce qui aurait généré des excédents, incité les Opca à « gonfler leurs taux de prise en charge » et tiré les tarifs des formations à des niveaux « parfois délirants », analyse la même source. « Ce biais fausse la comparaison avec ce que sera le système demain », estime le cabinet, qualifiant la situation actuelle de « bulle ».

Il assure que la réforme, par plus de « transparence » et de « concurrence », va obliger les organismes de formation à proposer des prix « raisonnables », autour de « 14-15 euros » de l’heure. « On croit au marché. »

A contrario, « le système actuel ne peut marcher que si peu de monde utilise le CPF », estime-t-on. Or Muriel Pénicaud vise un million de formations par an, contre environ 575.000 formations en 2017. Et ce, « quasiment à coût constant », puisque les ressources du CPF devraient passer de 1,2 milliard d’euros aujourd’hui à « entre 1,3 et 1,5 milliard ».

Son entourage admet néanmoins que si la mayonnaise prend, « il faudra augmenter les cotisations ».