Retraites: l’issue de la bataille de l’opinion reste indécise

PARIS, 19 décembre 2019 (AFP) – Après la guerre des chiffres des manifestants, la bataille de l’opinion fait rage entre le gouvernement et les grévistes sur la réforme des retraites, au regard de récents sondages desquels n’émerge pas encore de gagnant.

La défiance a progressé à l’égard de la réforme des retraites, contestée depuis deux semaines par des grèves et des manifestations, selon un sondage Elabe pour BFMTV publié mercredi. Près de six Français sur dix (57%) y sont opposés, un chiffre qui a augmenté de huit points en une semaine.

Mais c’est davantage le projet d’instaurer un âge pivot, en deçà duquel les pensions subiront une décote, qui cristallise les mécontentements. Si un peu plus de la moitié des sondés d’Elabe (52%) adhèrent à la mise en place d’un système universel de retraite par points, seul un tiers (33%) soutient l’idée d’un âge pivot à 64 ans.

« Le fait que la position de la CFDT ait été si nette et si claire dans l’opposition à l’âge pivot a sans doute fait basculer une partie de l’opinion », avance le président d’Elabe, Bernard Sananès.

La CFDT, avec laquelle le gouvernement espère un compromis, soutient en effet l’idée d’un système universel à points mais ne veut pas de l’âge pivot, quand la CGT rejette l’un et l’autre.

– « Symbole » –

Au-delà de l’âge, la base de soutien à la réforme est « faible », note l’expert en communication politique Christian Delporte. Y adhèrent « une partie de l’électorat Macron mais surtout l’électorat Fillon de personnes plus âgées ».

La bataille n’est pas pour autant gagnée par les grévistes. La secrétaire d’Etat Emmanuelle Wargon « sent que les Français ne sont pas tous d’accord » mais fait valoir qu’une « réforme d’ampleur » prend « un peu de temps à être absorbée, métabolisée, expliquée ».

L’opinion semble coupée en deux, selon un sondage OpinionWay pour les Echos et Radio Classique publié jeudi: 43 % des Français (+4 points) se disent favorables à la réforme, quand 42 % y sont opposés.

Une source gouvernementale note en outre « qu’on a fait de l’âge pivot un symbole tel que si on le retire, cela passera pour un recul ». Et Les Républicains, qui défendent un allongement de la durée de cotisations, n’attendent « qu’une chose, qu’on retire (l’âge pivot) pour nous pilonner derrière sur notre irresponsabilité budgétaire ».

Selon un autre sondage Ifop publié jeudi pour CNews et Sud Radio, l’adhésion à l’âge pivot reste minoritaire (39%) mais progresse de 2 points en une semaine.

Le directeur adjoint de l’Ifop Frédéric Dabi note aussi un « léger fléchissement » du soutien à la mobilisation chez les principaux opposants (LFI, PS, RN). Le soutien global (54%, stable) n’atteint pas non plus celui des mouvements précédents: il avait totalisé entre 54 et 62% en 1995, et 71% en octobre 2010.

– Fatalistes –

Les Français semblent surtout fatalistes, « intériorisant l’idée que le gouvernement ne lâchera pas », selon M. Dabi. Une majorité (59%) ne souhaite pas que le gouvernement aille jusqu’au bout de sa réforme (+5 points), mais 70% pensent que l’exécutif ne cèdera pas aux grévistes.

Le chef de file des députés LR Damien Abad a pointé jeudi la « responsabilité » du gouvernement dans la crise, déplorant l’annonce d’une réforme « 15 jours avant Noël uniquement pour gagner la bataille de l’opinion ».

« Dans un conflit qui dure, la responsabilité revient au gouvernement plutôt qu’aux syndicats », affirme M. Delporte. « En 1995, le gouvernement avait aussi pensé jouer l’enlisement, mais ça n’a pas marché ».

Une source gouvernementale pointe d’ailleurs « le risque que l’opinion nous en veuille plus à nous (exécutif) qu’aux syndicats » et plaide pour un « discours très offensif » contre les « dérives de la CGT » dans la grève.

Dans cette bataille de l’opinion, la communication devient cruciale. Le gouvernement a annoncé jeudi la mise en ligne d’un questionnaire rudimentaire, première brique d’un « simulateur » permettant à chacun de savoir s’il sera concerné ou pas par le futur système, et d’une trentaine de « cas types ». Mais aucun de ces modèles n’intègre l’âge pivot. M. Delporte y voit une « précipitation, signe d’un affolement ».

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