Souffrance au travail: quand il faut soigner les soignants

PARIS, 18 janvier 2018 (AFP) – « Votre rôle, c’est de leur donner de l’oxygène », explique Marie Pezé, spécialiste de la souffrance au travail, à un groupe de médecins, psychologues ou encore kinésithérapeutes venus s’initier au repérage et à l’accompagnement des confrères soignants en détresse.

« Vous allez leur donner des outils pour repenser leur rapport au monde », leur faire prendre conscience qu’ils ne sont pas responsables de leur mal-être, abonde son acolyte, le médecin inspecteur du travail, Nicolas Sandret.

Tous deux ont été sollicités par l’association Soins aux professionnels de santé (SPS) pour cette session de formation à destination de ses adhérents. La première d’une longue série, espère-t-on chez SPS.

Objectif ? Créer un « maillage de soignants référents partout en France » capables de venir en aide, bénévolement, à leurs confrères, explique le docteur Eric Henry, président de l’association, déjà à l’origine d’une plateforme téléphonique d’écoute donnant accès, 24 h sur 24, à des psychologues.

De quoi pallier l’absence de prise en charge adaptée au malaise grandissant des blouses blanches, soumises aux cadences infernales, à la course à la rentabilité, à l’impression de mal faire leur travail…

« On ne veut plus laisser des confrères mourir », résume le Dr Henry, d’autant plus sensible à la question du suicide que son père s’est donné la mort.

Après plusieurs suicides de soignants survenus à l’été 2016, le précédent gouvernement avait annoncé un plan contre la souffrance des professionnels de santé comprenant la formation des personnels « à la détection des risques psychosociaux et à la gestion des équipes », également au menu de la nouvelle ministre de la Santé Agnès Buzyn. Mais ses effets se font toujours attendre.

Les problèmes de management, épinglés dans un rapport après le suicide en novembre d’un neurochirurgien au CHU de Grenoble, « existent partout ailleurs », selon une dizaine de syndicats de praticiens hospitaliers.

– « Des aiguilleurs » –

Un avis partagé par plusieurs des 17 participants à la formation. Comme Anca Dobrin, gastro-entérologue au CHU de Saint-Brieuc, « très choquée par le suicide d’un confrère à Lille. Tout le monde avait vu qu’il perdait du poids mais personne n’a rien fait », relate-t-elle aux autres pour expliquer sa venue.

Si les causes de ces drames sont toujours multifactorielles, les conditions de travail ne peuvent être balayées d’un revers de main, fait valoir la psychologue et psychanalyste Marie Pezé, forte de 20 ans d’expérience à la tête du réseau des consultations « souffrance et travail ».

« La taylorisation a envahi le monde de la santé », assure-t-elle à son auditoire. Financiarisation, « techniques de management pathogènes », « injonctions paradoxales », l’experte énumère les concepts, et retrace un contexte plus général touchant l’ensemble de la société.

Un ingénieur de Renault qui se donne la mort, une aide-soignante prise de bouffées délirantes, convaincue que ses collègues sont à ses trousses avec un couteau… A travers des exemples concrets, les formateurs décortiquent les mécanismes qui conduisent au burn-out, à des états de stress post-traumatique… Et dotent leurs élèves d’outils (questionnaires, listes d’acteurs à contacter, formalités administratives, etc).

« Quand vous écoutez le soignant, veillez à lui faire parler de son travail, à toujours le ramener à son travail », insiste M. Sandret. Mais « vous n’êtes pas des coachs » qui devez aider à supporter des conditions insupportables, prévient Marie Pezé, exposant des cas où le recours à un avocat s’impose.

Penser également à déclarer un « pétage de plomb » survenu sur le lieu de travail en « ESA » (état de stress aigu) permet de requalifier l’arrêt maladie en accident du travail (mieux indemnisé), explique Mme Pezé.

Frustrée à l’approche de la fin de la deuxième journée, Sandrine, kiné franc-comtoise, se demande encore « comment soulager » ses patients pour de bon.

« Vous êtes des aiguilleurs », lui redit Mme Pezé, l’invitant à se constituer un réseau d’acteurs locaux sensibilisés à la souffrance au travail. Pour, par exemple, éviter les psychologues qui ramènent « tout à l’enfance du patient, ses antécédents », selon M. Sandret.

ac/shu/nm