Travailler plus, travailler moins ? Face à la crise, bataille idéologique en vue

PARIS, 14 mai 2020 (AFP) – Travailler plus? Travailler moins? Modifier les règles des plans sociaux? Face à la crise de l’emploi à venir en France, la boîte à idées se remplit chaque jour, avec une vive bataille idéologique en perspective.

Sur le temps de travail, le Medef a tiré le premier il y a un mois par la voix de son président, Geoffroy Roux de Bézieux, qui a estimé qu’il faudrait « poser la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés » pour accompagner la reprise.

Devant le tollé — « indécent » a claqué le numéro un de la CFDT Laurent Berger– il a vite remballé sa proposition, aussi promue par l’Institut Montaigne.

Sauf que depuis, des mauvais chiffres des demandeurs d’emplois sont arrivés, les prévisions de croissance plongent (-6 points de PIB pour les deux mois de confinement) et la crise de l’emploi se profile.

Les idées ressortent.

Si la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, martèle depuis deux mois que l’exécutif fait tout pour éviter les licenciements, elle a discrètement lâché cette semaine qu’elle ne pouvait « pas affirmer qu’il n’y aurait pas de licenciements dans les entreprises en difficulté ».

Vieux routier des relations sociales en France, et ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy, Raymond Soubie s’est même étonné de ne voir « personne anticiper » les plans sociaux, et la situation des entreprises qui seront face à des « marchés durablement réduits ».

Lui pronostique la disparition de « dizaines de milliers, et probablement des centaines de milliers d’emplois ». Si bien qu’il préconise de revoir « d’urgence » les règles des plans sociaux pour les entreprises les plus en difficultés, et pour les autres de passer des accords prévoyant des efforts des entreprises sur l’emploi en échange d’efforts des salariés sur le temps de travail.

« C’est le monde d’après avec les recettes d’avant-hier! », a persiflé auprès de l’AFP un cadre de FO, qui craint de son côté les licenciements au compte-goutte dans des petites entreprises.

Les accords de « performance collective » (ex-accords de maintien de l’emploi, préservation de l’emploi, mobilité), dénommés ainsi depuis les ordonnances travail de 2017, peuvent déjà porter sur la durée du travail et la rémunération.

– « Confinement des esprits » –

La ministre du Travail, pour qui la durée légale du travail « n’est pas un problème », rappelait récemment que ce « dispositif s’inscrit dans le paysage » avec 13 accords en avril et 356 depuis le début de l’année.

Dans un entretien au Monde, le président du Medef explique d’ailleurs mercredi qu’il faut voir la situation par secteur.

« Dans certains secteurs, la demande peut être soutenue, mais les contraintes sanitaires font que la productivité baisse: ce sont dans ces secteurs-là que la question du +travailler plus+ peut se poser, mais elle ne peut l’être qu’avec les salariés et entreprise par entreprise ».

A droite, les propositions se multiplient. Christian Jacob, le président de LR, plaide pour « sortir du carcan des 35 heures », et son parti planche sur un plan de relance, avec notamment les contributions de l’ex-ministre du Budget Eric Woerth.

Mais l’allongement de la durée du travail n’est pas du goût de Laurent Berger, qui parle de « confinement des esprits » et de « vieilles lunes ». Pour lui aussi, on « tarde trop » à se préoccuper de l’emploi alors que « le risque de faillites en cascade et son lot de drames sociaux et territoriaux se confirme ».

« Si on pense que l’on va s’en sortir positivement en promettant de la sueur et des larmes, on est chez les fous », estime-t-il dans l’hebdomadaire La Vie.

Plutôt que de vouloir allonger la durée du temps de travail, « nous devons apprendre à travailler autrement et à travailler mieux », argumente-t-il, particulièrement inquiet de la situation des jeunes.

Il promeut les propositions du « pacte pour le pouvoir de vivre », aux côtés d’une cinquantaine d’organisations, comme celle de favoriser les emplois dans la rénovation thermique des logements.

Fidèle à sa position sur la semaine de 32 heures, la CGT milite pour travailler moins. « Comment va-t-on faire croire aux gens que si ceux qui ont du travail travaillent plus, ça va libérer de la place pour ceux qui n’en ont pas ? », cingle Philippe Martinez, son numéro un.

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