Santé mentale au travail : un investissement social ?

Le Plan Santé au Travail 2016-2020, signé fin 2015, instaure des priorités pour les entreprises en matière de santé au travail, au titre desquels figurent, d’une part, un premier axe stratégique “Donner la priorité à la prévention primaire et développer la culture de prévention”, et d’autre part, un deuxième axe stratégique, “Améliorer la qualité de vie au travail, levier de santé, de maintien en emploi des travailleurs et de performance économique de l’entreprise”.

 

Ces deux axes stratégiques posent un cadre de réflexion notamment pour la prévention des risques psychosociaux et l’amélioration de la qualité de vie au travail. Ils constituent une nouvelle donne pour la santé au travail qui opère “un renversement de perspective”, selon ce rapport : s’éloigner du curatif pour développer le préventif. En effet, dans ce cadre, la politique de santé au travail ne se construit plus seulement dans une perspective de baisse de la sinistralité mais dans une conception de la prévention primaire, comparable à celle utilisée en santé publique.

 

Selon le Glossaire de l’OMS, “la prévention primaire vise à empêcher l’apparition d’une maladie”. Il s’agit donc de développer dans le milieu de travail des pratiques organisationnelles favorables à la santé mentale. La loi de 2010 reprise dans l’article L. 4121-1 du code du travail souligne, dans cette perspective, l’obligation de résultat qui pèse sur l’employeur envers la santé des salariés : “ l’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Ces mesures comprennent :

1° des actions de prévention des risques professionnels et de la pénibilité au travail ;

2° des actions d’information et de formation ;

3° la mise en place d’une organisation et de moyens adaptés. L’employeur veille à l’adaptation de ces mesures pour tenir compte du changement des circonstances et tendre à l’amélioration des situations existantes.

 

La nouvelle orientation des actions de prévention

L’adoption de ces mesures a une conséquence très concrète : les actions de prévention primaire se déclinent en englobant le physique, le psychique et le social. On peut principalement compter au nombre de ces actions :

  • celles visant l’évolution de la réglementation afin de prévenir différentes formes de violence au travail ;

  • celles de formation pour une évolution dynamique du travail vers plus de relationnel, d’autonomie et de responsabilité, et en particulier à destination des managers, dont les finalités visent à exercer l’autorité dans des conceptions plus démocratiques et participatives ;

  • celles d’organisation du travail qui enrichissent le sens et le lien dans l’activité quotidienne du travail, facilitent certains modes de coopération des acteurs et de coordination des activités ;

  • celles de régulation sociale dont la finalité n’est autre que de permettre de développer un climat et un dialogue social – au sens large – plus sereins et des accompagnements personnalisés ( information et communication) pour les personnes ou les groupes les plus fragilisés ou en grandes difficultés ;

  • celles d’intervention ergonomique qui outre les gestes et postures, comprennent également de plus en plus l’amélioration des interfaces hommes / machines.

Le nouvel élan de la législation de prévention

Ces actions renouent avec la modernité des orientations énoncées par Pierre Laroque, dès 1946, en matière de législation de prévention : “Nous voulons que dans l’avenir la réparation ne soit que subsidiaire. La législation des accidents du travail de demain doit être une législation de prévention”.

 

Longtemps, l’entrée par le développement de pratiques organisationnelles favorables à la santé mentale, a été contrariée. Les parties étaient divisées sur le point de savoir si cette “entrée” ne constituait pas une remise en cause du pouvoir de l’employeur. Les risques psychosociaux devaient provenir des acteurs et non des pratiques managériales. La psychologisation systématique des risques psychosociaux a alors conduit à plutôt privilégier la prévention secondaire et tertiaire.

 

La loi du 17 janvier 2002 a su protéger clairement, pour la première fois de l’histoire en France, la santé mentale au travail, même si la saisie de cette problématique fut très variable au sein des organisations syndicales et patronales. Avec le temps, le dialogue social fit prendre conscience que l’investissement social passe par la prévention et que la prévention conduit à cet investissement social.

 

La nouvelle donne de l’investissement social

Face à l’importance du « renouvellement d’approche de la santé au travail initié par les partenaires sociaux », selon ce même rapport, la prévention primaire en tant qu’investissement social doit pouvoir promouvoir l’idée sous-jacente que l’on peut conjuguer développement économique et social, en évitant que des problèmes (psycho)sociaux apparaissent, en dotant les individus et les organisations des capacités réflexives et d’agir qui leur permettent de faire face à leur communauté de destin.

 

La prévention primaire, source de réflexion stratégique et prospective sur le travail et l’emploi dans notre société, n’éloigne pas comme on a pu le craindre, mais au contraire rapproche d’une vision solidaire. Des investissements sociaux de qualité devront permettre d’expérimenter collectivement des dispositifs d’innovation sociale, tels que l’aide aux aidants salariés. Ils apporteront également des avis argumentés sur l’évolution de la législation au regard des notions qui fleurissent désormais régulièrement dans le champs encore mal clôturé des risques psychosociaux et de la qualité de vie au travail pour un investissement social et d’avenir en santé mentale au travail.

 

Arielle Bahaut, médecin du travailcoordonnateur à la Cnam et Fabrice Gutnik, directeur des opérations de Psya,psychologue du travail