Télétravail : le danger du provisoire qui dure

Le télétravail est devenu le mode majeur d’organisation du travail dans un délai qu’aucun cabinet de conseil en conduite du changement n’aurait osé imaginer

En un temps record, sans préparation, les organisations ont opéré une mutation quasi immédiate de leurs interfaces, vers le travail systématique à distance, symbolisé par le télétravail. Si les premiers temps ont été caractérisés par une mise en place laborieuse, par les contraintes de cohabitation à la maison, de garde des enfants ou encore de réglages des outils technologiques, tous les cadres témoignent travailler davantage depuis qu’ils sont confinés en télétravail, et certains parlent même de saturation ou fatigue mentale. A l’évidence, tous les temps « morts » de la vie de bureau ont été résorbés par cette transformation radicale.

 

Malgré les inconvénients éloquents de cette organisation improvisée et systématique de travail, dont l’épuisement psychique fait partie, cette situation imprévue pourrait bien stimuler l’imagination des organisations en quête de productivité. Certaines entreprises entreverront vite les bénéfices de bureaux délocalisés, et l’optimisation des charges immobilières – qu’un redéploiement massif des salariés vers le télétravail devenu une norme et non une exception – rendra possible.

 

Les conditions de sortie progressive du confinement, amplifié par les précautions sanitaires qui ne manqueront pas de se prolonger, militeront pour maintenir le télétravail au-delà, en particulier pour les cadres et métiers qui traitent « de l’information ». Cette tentation, qui pourrait bien maladroitement trouver sa justification dans la réduction de l’empreinte carbone, sera d’autant plus une réalité dans le contexte de pression du redémarrage économique, et de la performance financière. 

 

Un tel choix questionnera la place du Sens, voire de la santé, au travail. Car cette pression sur la relance de l’activité ne fera qu’augmenter le mal-être, pour ne pas dire la mal-vivre de ces cadres délocalisés et « bon soldats de l’ombre », acculés à tout donner pour effacer la crise. « A distance », les effets seront moins visibles par l’entreprise, donc moins écoutés, ils n’en seront donc pas moins redoutables, après …

 

Laurent Polet, directeur pédagogique et professeur en management à CentraleSupélec